Transcription webinaire #3
Webinaire RENUM
Approches queer du numérique : enjeux de design et de visibilité
20 mars 2026
Durant cette session, nous avons accueilli Marc Jahjah, Maître de conférences à l’Université de Nantes (IUT La Roche-sur-Yon), pour une présentation panoramique sur les origines activement oubliées ou occultées du numérique : les discours mineures, queers, féministes, décoloniaux, qui ont traversé les premières utopies du Web et qui continuent à le nourrir.
Nous avons ensuite écouté, Thibault Grison, Maître de conférences en SIC, Université Lille 3 (GERiiCO / GRIPIC), pour une exploration des discriminations algorithmiques sur les médias sociaux et notamment sur TikTok, et des modalités queer de sortie de ce placard algorithmique développés par des individus et collectifs transpédégouines.
Dans un dernier temps, Dylan Fluzin, Doctorant en SIC, CNAM (Dicen-idf), a évoqué ses travaux de recherche-création en design autour de la construction d’une mémoire queer post-internet et s’est notamment appuyée sur les formes paradoxales d’attachement à Instagram et à ses politiques de modérations pour développer la figure du / de la Cyborg Précaire.
Nous remercions Système RISP pour la transcription en vélotypie.
Marc Jahjah : Web, IA, réseaux sociaux…les origines queers, féministes, décoloniales
Techniques du lien et cultures relationnelles
Bonjour tout le monde, merci Lucas et Marta pour votre invitation. Je suis à Paris pour la journée, je suis content.
Je commencerai par une scène, alors le titre est ambitieux, Web, IA, réseaux sociaux, les origines queers, féministes et décoloniales… J’espère qu’il n’y a pas des spécialistes de chaque notion. Je vais essayer de déplier modestement ce programme. Je commence par le Liban, actuellement attaqué sous les bombes et depuis les attaques d’Israël, les attaques coloniales, j’observe ma mère qui appelle sa famille sous les bombes, chaque technologie a été pour elle, et pour les millions de familles, ce n’est pas que des technologies, c’est des infrastructures de lien, de, soin, et de solidarité. Moi, je suis né au Liban pendant la guerre civile libanaise, j’en suis parti à 4 ans, j’ai perdu la langue arabe très tôt, mais depuis quelques semaines ça revient, je me demande si ce n’est pas lié en partie à ce qui se passe actuellement. Ça revient petit à petit, et très, très peu, mais j’ai l’impression que la langue retrouve toute seule son chemin, et avec ce que je vois en ligne, les cagnotte de solidarité pour le Liban, la Palestine, la défense des miens face aux médias de Bolloré, je suis obligé de multiplier les Réels. Et je crois que ce n’est pas un hasard si la langue se réchauffe à ces contacts, comme une pierre.
Alors ce qui se passe avec la langue arabe qui me revient petit à petit, c’est peut-être ça, un terme du Moyen-Âge, c’est l’art du frottement, de se lier les uns aux autres. Je crois que ma maman m’apprend cet art depuis longtemps. Je ne sais pas si vos parents font la même chose, ma mère, il y a quelques mois encore, il y a quelques années plutôt, elle signait sur WhatsApp chacun de ses messages par: « Maman qui vous aime ». Et un jour, mon grand frère a dit : maman, ce n’est pas la peine de le dire à chaque fois, on sait que c’est toi. Et ma mère, elle m’apprend beaucoup du numérique avec ses questions naïves, elle répond: oui mais WhatsApp ne vous apprend pas que je vous aime. Je pense qu’il y a une manière d’habiter la technique qui refuse de laisser les systèmes techniques de ce qui compte pour nous dans la relation. C’est une manière d’adresser du soin, de l’amour. Et je crois que ces gestes de ma mère, qui est libanaise arabe, même si les libanais chrétiens n’aiment pas se relier à l’arabité, mais elle porte une mémoire très ancienne. Dans son livre sur les leaks, le hacking et les scandales dans la culture arabe, Tarek El-Ariss montre que la culture arabe a travaillé les outils numériques à partir de ses propres traditions, manières de faire récit. Et notamment, elle mobilise deux notions qui m’aident en ce moment à penser mon rapport à mes proches et le numérique, c’est d’abord ce qui se passe quand vous affichez des gens en ligne, ce que font beaucoup les féministes en ligne. Il y a aussi une notion qui vient de la littérature classique arabe, une culture de la relation et l’éthique. Et ma mère s’inscrit complètement là-dedans, dans le code relationnel, que l’interface ne sait pas porter. Quand je lui montre des images de mon frère mort il y a deux ans, je l’affiche sur WhatsApp, et je fais de sa mort quelque chose dont on doit continuer à parler.
Histoires minoritaires du numérique
Aujourd’hui, je vous raconterai d’autres histoires, même si je vais les entremêler avec mon histoire, je ne suis pas un historien de l’informatique pour autant. Je vais essayer de le faire à partir de ma perspective, l’infocom, les media studies, et les queers of colors studies. Et je vais restituer avec aussi ce que mon histoire a donné. Et ce que tout cela me permet d’expérimenter sur les réseaux. L’histoire du dominant du numérique est complètement différente, c’est des récits avec Steve Jobs, avec les pionniers de la Silicon Valley, mais il me semble que ces récits fabriquent de l’invisibilité des communautés qui ont permis à ces cultures de s’acheminer jusqu’à nous. Je vais commencer par un exemple très connu, qu’on retrouve retravaillé dans ce livre, de Patricia Fancher, Queer Techné, sur des questions comme: est-ce qu’une IA pense?, etc. Mais ce qui est intéressant avec la première version de l’article de Turing, qui se demandait: qu’est-ce que l’intelligence? Et pour lui, c’était de réussir à se faire passer pour une femme quand on est un homme. Donc en fait, il y avait un jeu de passing, et je fais une caricature, n’attrapez pas ma veste. Mais pour lui, il y avait véritablement un jeu de capacité à s’envelopper dans la texture du réel pour avoir des stratégies qui permettent de passer d’un genre à l’autre. Pourquoi je le dis? Parce que Turing était homo. Ce n’est pas un hasard s’il a développé ce type de question en étant homo dans les années 40-50, où il doit se cacher de la lumière. Une manière de continuer à exister sans trop s’exposer. Turing, il n’était pas seul. Souvent on en fait un génie solitaire mais il travaillait au milieu de femmes, qui étaient programmeuses, mais on les appelait assistantes. Alors que dans les rapports qu’elles faisaient, elles marquaient leurs doutes, leurs frustrations, et elles programmaient. On retrouve ces questionnements. Et dans les lettres de Turing à ses amants, on retrouve des logiques mathématiques emmêlées avec des logiques d’amour. C’est ce que Patricia Fancher appelle une technique queer, ce n’est pas une logique abstraite, c’est une expérience de désir, de soin, portée par des communautés effacées. Et l’idée devient plus forte quand on pense à ces communautés qui dès les débuts d’Internet, du web, ont investi ces espaces-là.
Savoirs queers, trans et noirs en réseau
Avant le web, les communautés trans ont produit des savoirs, ont construit leurs propres espaces sur des réseaux accessibles par modem dès le milieu des années 80. Je vous invite à lire ce livre, j’en parle rapidement, mais c’est une manière de leur rendre hommage, pour dire qu’il y a des choses très intéressantes autour de l’histoire d’Internet. Grosso modo, ce qu’on apprend dans ce livre, c’est que dès les années 90-80, on voit apparaître des termes comme transgender et cisgender. C’est là qu’on a testé le pseudonymat, le masque, et tout ce qu’on considère évident mais qui a été raffiné par ces communautés. Et on le sait peut-être moins, je passe tous ces livres, voilà, c’est là. Il y a un autre livre qui est intéressant, qui a été fait sur les communautés lesbiennes des années 70, qui avaient développé leurs infrastructures, bases de données pour contrer les bibliothèques qui avaient tendance à catégoriser les livres lesbiens, etc., là elles inventaient des manières de se catégoriser et de se retrouver via d’autres modèles de classification.
Sur un autre front, Charlton McIlwain s’interroge sur ce que les personnes noires ont apporté au web. En fait, il montre que très tôt, Internet a été conçu par ces personnes comme des manières de s’auto-organiser, de contrer les logiques de surveillance sur les corps noirs en inventant de nouvelles formes de militantisme. Un exemple, c’est AfroLink, créé au milieu des années 90, par un afro-américain, avec pour objectif de faire une base de données pour faire circuler les informations autrement que par les circuits dominants. Puis on a les forums, des serveurs communautaires comme AfroNet avec pour but d’échanger de l’information, de la poésie, de la politique. Le but est d’apprendre à faire réseau, je ne dirais pas que c’est l’ancêtre de Black Lives Matter, mais on a des indices. Et cela ne s’arrête pas au cadre nord-américain. Laila Shereen Sakr s’interroge sur le glitch et toutes les techniques inventées par les communautés marginalisées pour trouver le pouvoir. Ce qu’elle appelle data body, ce sont des corps que les systèmes de contrôle fabriquent.
Et je reviendrai sur d’autres techniques, mais je ne vais pas m’étendre sur le terrain des autres présentations, mais elle montre des techniques pour réinventer le corps pour des gens dont le corps a été détruit. Par exemple, trois garçons gazaouis qui ont été massacrés, à la fois par les bombes, et aussi par les commentaires sur Twitter, Instagram, qui ont recouvert leurs corps d’une matrice de discours. Et là, ce que fait l’universitaire artiste, c’est de redonner à ces trois garçons de la famille Bacr de Gaza une histoire alors qu’ils ont été ensevelis par ces discours. El-Ariss, que j’ai déjà cité dans son livre, il montre que ces techniques relèvent de formes culturelles, de formes minoritaires, qui relèvent de traditions propres, et je ne cherche pas à faire une histoire complète du numérique, ce n’est pas ce qui m’intéresse, mais ce que j’essaie, c’est de vous montrer que les cultures minoritaires n’ont pas seulement produit des contenus alternatifs, elles nous donnent des moyens d’habiter le numérique autrement.
Captures fascistes et guerres de visibilité
Ce terrain est largement capturé par les extrêmes droites. Je ne sais pas si vous êtes en ligne, si vous avez affaire aux fachos, là, on est bien, on est à la maison, il y a des free Gaza, tout ça, mais c’est de moins en moins le cas, même dans les universités, car les extrêmes droites parviennent à offrir de nouveaux cadrages, retourner nos propres savoirs contre nous. Avec le brouillage, la circulation de messages ambigus. Je vois passer tous les jours des contenus IA racistes, homophobes, validistes.
J’ai vu avec Tibo inshape qui se réjouissait que des IA reprennent ses contenus en le faisant passer pour un raciste, mais c’est formidable, c’est drôle… Et ce qui est le pire, c’est que ces IA produisent des auteurs sans auteurs. Donc, il y a plein de gens qui produisent des contenus sexistes, à qui on ne peut même pas demander des comptes. Et en commentaire c’est encore pire. Il peut être écrit: je sais que cette scène qui est montrée est fausse, par exemple un Arabe qui attaque une femme dans la rue, mais c’est vraisemblable. Donc la machine nourrit les préjugés, qu’ils nourrissent en commentaires, la boucle est bouclée, et le mal est fait. Ce n’est pas ça qui m’intéresse, je ne vais pas faire une cartographie de l’inventaire de ces offensives, je voulais rappeler qu’on ne va pas répondre à tout ça avec des réflexes pédagogiques classiques comme le fact checking,, je n’en peux plus de ça… L’appel à la raison, soyez raisonnable, ou la pédagogie critique. Ce sont des réponses nécessaires, mais elles échouent, car elles présupposent un monde commun. Que les gens pensent comme nous, que le régime de la preuve est acquis. Alors que les extrêmes droites et les mouvements fascistes travaillent à saboter la manière même dont on constitue les savoirs.
Donc il faut des formes différentes sur les relations, les régimes de savoirs. Ce sont des réponses qui ont choisi de mobiliser autrement les techniques. Ces systèmes informatiques ont été fabriqués dans des systèmes industriels, hétérocentrés et coloniaux, mais il y a des choses intéressantes. Une des choses, les technical medias, jusqu’aux techniques contemporaines d’aujourd’hui, on a des gens qui travaillent à brouiller les discours de l’extrême droite, à brouiller les visages, de manière à ce que les systèmes de reconnaissance ne puissent pas les reconnaître. Je vous donne l’exemple de Micha Cardenas, qui donne des exemples d’outils qui servent à brouiller les prises de pouvoir, rendre les corps moins capturables. Les gens ne se rendent pas compte à quel point parler peut être dangereux. Donc, ce sont des manières de parler qui peuvent être médiées.
Habiter autrement les dispositifs
Une autre couche plus modeste, c’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui, être neutre ici, ce n’est pas de ne pas s’occuper de ce qui se passe dans le monde, mais essayer de neutraliser les discours et attaques frontales. J’ai codé un bot, je ne suis pas un pro, c’est très modeste, c’est avec Python. Et j’essaie de coder un bot… En fait, ce sont plein de petits bots qui répondent à ma place dans les commentaires. C’est hyper agréable, je vois les gens qui s’épuisent à répondre à un bot, et un bot que j’ai programmé à partir de la théorie de Barthes, du neutre, et il essaie de ne pas aller dans leur sens, il développe des discours complètement absurde, il les épuise dans des digressions infinies sur des savoirs philosophiques. C’est une manière de rediriger la meute. J’expérimente aussi des tombes numériques. Ce sont des images, pour redonner un visage à celles et ceux qu’on efface. A gauche, la journaliste palestinienne qui a été assassinée en 2022, et à droite, Julia Ramadane qui a été tuée en 2024. C’est très modeste, ce sont des gestes de mémoire, mais c’est une manière de redonner un visage à des gens qui ne sont que des dommages collatéraux. C’est une manière de faire en sorte que les morts comptent également dans nos luttes. Une troisième couche passe par le design des dispositifs.
Je ne sais pas si vous connaissez Queering the Map, créé par Lucas Larochelle. C’est une carte en ligne, où vous avez des tas de gens qui peuvent déposer un petit récit attaché à un lieu. Ce que je trouve intéressant, c’est qu’il n’y a pas d’avatar, de hiérarchie claire, de trajectoire optimisée, pas de publicité. On ère dans la map. Et cette errance est politique. On peut lire ce message… Vous connaissez la situation politique, enfin génocidaire actuellement, et vous avez quelqu’un qui écrit: ce jour-là, je n’ai pas osé l’embrasser, il est mort deux mois plus tard. Ce jour-là, c’était à Gaza, ce sont deux hommes, en 2023. Donc en une phrase tout revient ensemble, l’amour, la guerre, la perte, l’invisibilisation, et la persistance d’une adresse à quelqu’un. Je n’ai donné que quelques exemples, il y a des centaines de techniques, d’articles qui les documente. Je crois que les réponses doivent se faire à plusieurs niveaux. Évidemment dans les solidarités ordinaires, les cagnottes en ligne, les relations interpersonnelles, les contre récits, dans les serveurs, les infrastructures autonomes.
Mon propos était de rendre hommage à quelques gestes, ceux des communautés qui ont accompagné Turing, des savoirs trans et lesbiens notamment… Ce sont des gestes qui nous apprennent à habiter autrement nos espaces. Je remercierai ces gestes, ces savoirs, ces communautés qui les ont créés, protégés et acheminés jusqu’à nous. Et je remercie ma mère qui ma appris à reconnaître ces gestes et ces savoirs. Merci de votre écoute.
Dylan Fuzin : Régime dystopique de la présence queer sur Instagram. Récit d’unx Cyborg Précaire
Traces queer et disparition numérique
Donc bonjour à tous, et merci à Marta et Lucas de m’avoir invité pour présenter un peu l’avancement de mes travaux de recherche de thèse et de doctorant, même si cette présentation ne porte pas forcément sur le cœur de travail de ma recherche. Et d’ailleurs, ce titre, il serait intéressant de le poser sous forme interrogative, mais on va le présenter comme ça.
Pour commencer, j’aimerais introduire ma présentation avec un pseudonyme, Gonorrhée de Balzacx, que j’avais créé sur Instagram, volontairement humoristique, provocateur pour certains et certaines. C’est la contraction d’une culture légitime et puis la gonorrhée, maladie souvent stigmatisante. Et donc c’est devenu un ensemble de traces que j’ai eues. Un exemple très récent, l’exemple d’un collectif qui s’appelle Forensics, qui organise des événements autour des communautés queer de la scène techno, récemment supprimé d’Instagram après de longues périodes de censure. Ces disparitions ne sont pas anecdotiques. L’exemple souvent cité, c’est Tumblr, qui après son rachat en 2017 ou 2018 lance une interdiction pour les contenus dits Not safe for work, donc qu’on ne peut pas regarder au travail. Cela a produit la suppression de contenus relatifs à la sexualité, mais aussi ceux liés à la communauté queer, sur des parcours de transition, sur des ressources sur de l’éducation sexuelle alternative, etc. Ces espaces ne sont pas seulement des lieux d’expression, mais ils concourent à la construction d’archives pour ces communautés. Donc c’est dans ce constat entre des disparitions numériques de traces marginales, queers et en même temps dans la vulnérabilité structurelle du maintien de ces traces en ligne que mon travail s’inscrit. Dans ma thèse, je cherche à réfléchir ou à enquêter sur les manières de produire avec ces traces, plutôt de les diriger vers un travail d’archivage pour les ancrer dans quelque chose de pérenne.
Modération et formes de censure
Donc nécessairement, je m’intéresse aux conditions d’apparition de ces traces dans les dispositifs numériques. Et sur Instagram, c’est largement structuré par des dispositifs de modération, où la modération est à la fois automatisée et humaine, elle encadre ce qu’il est possible de montrer, dire, rendre visible, faire circuler. Ces dispositifs ne se contentent pas de supprimer radicalement comme sur Tumblr, sur Instagram, c’est plus diffus, notamment avec le shadow ban, des sanctions temporaires, des restrictions de visibilité. Et ces effets ne sont pas distribués de manière homogène sur tous les utilisateurs de la plateforme. C’est vraiment spécifique aux contenus liés à la sexualité, aux communautés minoritaires. Pour en saisir les effets sur la forme des traces produites, j’ai construit une cyberethnographie depuis mon compte, je capture ce que les usagers et usagères produisent comme discours, sous quelle forme, avec quelles fonctionnalités de la plateforme. C’est difficile à saisir, c’est souvent dans des stories, des lives Instagram, qui sont éphémères. Donc j’utilise beaucoup le screenshot pour cela.
Ce corpus, je l’ai analysé une première fois selon trois dimensions, une première qui est textuelle, à travers les mots, les hashtags, une autre par rapport à la mise en forme, aux émojis, aux couleurs. Et une dernière, formelle, c’est-à-dire dans quel format les deux premiers s’inscrivent. En live, dans des carrousels, etc. L’idée était de trouver des régularités. Et donc j’ai constitué un second corpus de travaux scientifiques, en infocom, notamment, et le croisement des deux corpus, j’ai réussi à identifier au moins 11 catégories d’actions des personnes sur les plateformes. Je ne vais pas toutes les détailler, mais je vais en présenter une, pour montrer comment j’ai travaillé. D’abord, j’ai proposé une définition, par rapport aux éléments du corpus, les tactiques, les motivations que ça génère et les risques et les coûts du recours à ces catégories. La première, c’est publiciser et documenter la censure, faire preuve. L’idée est de mobiliser plusieurs tactiques d’action. Par exemple le partage de screenshot des notifications envoyées à l’usager lors de sa censure. Cette personne annote la notification et la repartage en story pour recontextualiser la publication. Par exemple ici un collectif musical queer à Marseille qui a une pratique d’investissement de l’espace public par l’affichage et qui rencontre des stickers néofascistes ou fascistes ou nazis qui reprennent des croix gammées, qu’ils décollent. Ils considèrent ça, Instagram, comme la promotion de ces idées politiques, et donc les censure. Et donc c’est pour montrer le caractère un peu stupide, ou l’incapacité des algorithmes à comprendre ce qui se passe sur les images. C’est une manière de faire une reconnaissance publique de ces suppressions, sanctions. Et pour solidariser les communautés autour de ces questions de censure et modération. C’est une manière aussi de remettre en circulation un contenu qui avait été supprimé, mais sous une forme différente. Les risques et coûts peuvent prendre plusieurs formes. Par exemple l’escalade des sanctions. Si je reviens par exemple ici le cas de Forensics, ils expliquent qu’après avoir été sanctionné, il y a eu un nettoyage du compte, avec des contenus supprimés 2, 3, 4 ans après leur publication. Ça lague… Donc l’escalade des sanctions. Il y a aussi une fatigue cognitive causée par le travail supplémentaire que représente le fait de refaire tous ces contenus. Et il y a un travail d’autocensure, d’autosurveillance pour les publications à venir, à force d’être censuré de cette manière-là, on réfléchit à deux fois avant d’apparaître en ligne. L’ensemble de ces 11 catégories d’action, je propose de les appeler un régime d’actions transversales qui répondent via un ensemble de réponses. Et du corpus émerge une forme de paradoxe.
Actions contre censure
On pourrait s’attendre à ce que des mécanismes qui produisent de la disparition, moins de contenus, moins de visibilité, moins de présence, mais ce qui émerge du corpus, c’est autre chose. Face à ces contraintes, elles persistent. Mais cette persistance ne prend pas la forme d’une activité passive, elle montre des manières de faire, de circuler. Cela produit une reconfiguration des formes de présence, une présence qui insiste. Dans le corpus, cette insistance est lisible d’au moins deux façons, d’abord dans une logique de résistance politique, c’est comme cela que je l’appelle, rester sur la plateforme, c’est refuser ce manque de visibilité. Il s’agit de ne pas retourner au placard. L’usager en question, Back to the placard, l’idée, c’est de reprendre une expression bien connue dans les communautés LGBT, où la sortie du placard, le coming-out, il consiste à prendre place dans sa famille, ses amis, au travail, dans l’espace public en tant que personne LGBTQIA+. Et cela fait aussi référence ici aux émeutes de Stonewall. Une des autres façons dont cette insistance se manifeste, elle relève d’une logique de dépendance sociale. Quitter Instagram a un coût, en termes de social, de ressources de revenus également. Et c’est conserver des conditions matérielles notamment. Une personne dit que quitter Instagram serait suicidaire.
Insister, c’est donc se maintenir dans une tension entre contrainte et nécessité. Dans ce cas de figure, ce n’est pas qu’une simple capacité d’agir mais c’est le symptôme d’un attachement concret, qui ne relève pas d’une préférence pour la plateforme Instagram, mais une dépendance à des formes de reconnaissance, d’existence publique. Instagram apparaît comme une infrastructure difficilement contournable. Et cet attachement est également documenté dans le corpus d’études scientifiques que j’ai rassemblées. Pour n’en citer qu’une, de Carolina Are, qui travaille sur les pôle-danceureuses, elle travaille sur un attachement à la plateforme corrélé au revenu des personnes qui sont des pôle danceureuses, et à la poursuite de leur carrière professionnelle qui passe par cette présence sur la plateforme. Et il y a un screenshot où vous voyez une personne qui fait un tuto sur les figures qu’on peut faire sur une barre, c’est retiré par l’algorithme car considéré comme sexuellement explicite. On est dans une configuration où l’attachement n’est pas qu’affectif, c’est aussi matériel. Cela pose la question de comment ne pas les réduire non plus à une domination totale. Les catégories classiques peinent à rendre compte de ces situations. Historiquement, on a tendu à surévaluer l’autonomie des usagères et usagers, mais risquant de laisser dans l’ombre les conditions matériels et les rapports de pouvoir. C’est ce que montre le corpus, qui montre que ces pratiques ne relèvent ni uniquement d’un outil négocié, mais la capacité d’agir sont indissociables des contraintes. Cela m’invite à penser un autre cadre d’analyse.
Relation cyborg
Je propose de passer par la science-fiction et les études théoriques associées pour essayer de dénouer cette tension, avec la figure du cyborg. A condition de préciser de quel cyborg on parle. C’est la contraction d’organisme et cybernétique, il apparaît dans les années 60 dans le contexte de recherche spatiale. Cela va graduellement irriguer et nourrir les pensées transhumanistes et libertariennes modernes, avec le virilisme et le dépassement biologique. J’ai mis un screenshot d’Elon Musk qui parle déjà des cyborgs, qui seront augmentés par le développement des IA. Je ne reviens pas sur l’aspect critique qu’on peut faire de cette vision du cyborg, car dans mon corpus, les personnes ne sont pas augmentées, mais les capacités d’action au contraire sont dans un environnement de contraintes. C’est pourquoi je propose d’orienter, de me diriger vers une autre tradition du cyborg, dans les travaux féministes. Il est proposé la construction d’un mythe politique, avec Donna Haraway, avec l’idée que c’est une façon fictionnelle, ironique, pour penser les formes contemporaines d’existence dans des sociétés centrées sur le technocentrisme.
Il ne repose pas sur une origine pure ou une identité stable, il ne repose pas non plus sur une essence, mais des relations, des assemblages et des positions situées. Il ne s’agit pas d’un individu augmenté mais une manière de penser les existences produites par des réseaux de pouvoir. Cela montre une condition d’existence produite par ces univers, ici Instagram. Cette notion de cyborg, j’en ai recensé une très intéressante, par rapport au fait de situer le cyborg d’Haraway, c’est une étude portée par Laura Loyola-Hernández. Je m’excuse pour la prononciation. Cette personne analyse les modèles de protestation féministe au Mexique. Son approche repose sur l’idée de cuerpo-territoria. Elle désigne le fait que les corps et les territoires sont indissociables et que les violences sur les corps sont liées aux violences des territoires sur lesquels elles s’inscrivent. Pour elle, Instagram peut être pensé comme un territoire. C’est dans ce cadre précis qu’elle introduit la notion de cyborg movidas, terme qui désigne des manières d’agir dans des contextes contraints. On rejoint donc ce qu’on disait au début sur la condition des personnes queers. Ce sont des gestes d’adaptation, de contournement, de débrouille qui permettent de continuer à agir malgré des rapports de pouvoir. Ainsi, elle essaie d’articuler le movidas à la figure du cyborg d’Haraway pour penser des modes d’actions qui s’articulent entre corps, territoires. Elle donne un exemple frappant, le Glitter bombing.
Au Mexique, il y a eu ces actions de jets de paillettes, mobilisées comme gestes politiques. Ce qui est intéressant ici, c’est que l’action ne s’arrête pas aux gestes, elle se prolonge et se transforme, circule à travers la plateforme, car elles sont photographiées, partagées, et les paillettes deviennent un signe reconnaissable, reproductible et appropriable, permettant le développement du mouvement. Le début, c’est le 12 août 2019, et après la viralité de ces actions en ligne, cela donne lieu à une mobilisation nationale. Donc on assiste à une forme d’action qui se déploie dans un continuum entre rue, numérique, où corps, images, dispositifs sont indissociables.
La condition du ou de la cyborg précaire
Ceci dit, la composition de cyborg movidas tend à valoriser la dimension agentive, la capacité à agir du cyborg d’Harraway, au risque d’en atténuer la part de contrainte. Même si le terme movidas comporte cette part de contrainte, mais dans l’espace physique. Je suis quasiment à la fin. Donc, ces critiques existent déjà, notamment celle de Judy Wajcman qui ne rejette pas l’apport du cyborg de manière générale, mais met en évidence un point de déséquilibre. Elle souligne que la solution cyborg tend à fétichiser les nouvelles technologies en insistant sur le potentiel émancipateur en perdant de vue les structures sociales qui les encadrent. Donc, cela peut conduire à négliger la manière dont les différents rapports de pouvoir continuer à structurer les environnements socio techniques. Il ne s’agit pas seulement de penser la condition ontologique de l’hybridation humain/machine, mais de comprendre dans quelle structure cette condition se produit. Je propose de parler de cyborg précaire ou de précarisation de la condition cyborg.
Dans mon corpus, cela apparaît comme relationnel, mais dans une relation moins de dépassement, que d’idée de contraintes. Les existences ne sont pas seulement coproduites, mais au prise avec des infrastructures qui imposent des limites très contraintes, le risque de perde des revenus. L’adaptation aux formats pour les manière de s’exprimer et les formes de cette expression. L’exposition aux violences en ligne, le harcèlement. Et d’autres violences comme la suppression complète, la censure. Le revirement de Mark Zuckerberg avec Meta, pour les personnes LGBT, ça participe concrètement à la précarisation de leur présence en ligne. Le terme de précarité est entendu comme ce qui rend l’avenir instable, incertain. Ce qui permet de qualifier trois éléments, l’instabilité des conditions de visibilité, la fragilité des ressources relationnelles et économiques. Et l’incertitude constante de la plateforme. Le cyborg permet de saisir une relation hybride, mais prise dans une relation de dépendance à l’infrastructure dont les règles restent relatives et opaques. D’un côté, il y a la persistance des présences queer en ligne, malgré l’hostilité de l’infrastructure, et les conditions qui en préfigurent les formes, qui les rendent fragile.
Thibault Grison : Le code, le corps et les mots pour se dire : mobilisations et tactiques transpédégouines contre la censure sur les réseaux sociaux numérique
La censure comme problème de recherche
Bonjour tout le monde et merci à Lucas et Marta pour l’invitation. Et je suis ravi de passer après ces deux présentations, vous allez voir, il y a quand même pas mal de ponts à faire entre les deux. Juste pour commencer rapidement, comme Lucas l’a dit, je vais vous présenter aujourd’hui un bout de ma thèse que j’ai soutenue il y a presque un an et demi, fin 2024. Cette thèse a commencé en 2020, à un moment un peu particulier. Je terminais… Je vais faire le récit de là où j’en étais et le contexte dans lequel cette thèse a commencé. Je terminais un mémoire de recherche sur la censure dans les médias traditionnels. Je travaillais sur la formule: on ne peut plus rien dire. Et comment le principe de liberté d’expression était justement utilisé pour dénoncer des groupes politiques dans la société. En fait, l’argument de la liberté d’expression servait à censurer. Et à la recherche d’un financement de thèse, je me suis rendu compte, qu’il pouvait être intéressant d’aller sur le numérique. En particulier sur l’IA. Je fais le récit, parce que je trouve intéressant de raconter ça à un public étudiant, et peut-être pour ceux et celles qui sont déjà en thèse ou qui aimeraient continuer en thèse. En fait, à ce moment-là, il y avait beaucoup d’argent qui commençait à être injecté dans l’IA, même au sein des universités, et il y avait peu de recherches en sciences humaines et sociales, notamment de thèses, sur ça. J’ai pu passer un peu de façon détournée sur ça. Et j’ai élaboré un projet sur les discriminations algorithmiques. J’ai gardé les trucs de censure et les trucs un peu queer, et je l’ai mis sur l’IA. Et à ce moment-là, entre 2019 et 2021, il y avait beaucoup de polémiques dans le contexte francophone à la fois dans les médias, mais aussi politiques et dans le milieu militant sur la censure des mouvements militants sur les réseaux sociaux. Dont vous voyez quelques exemples ici, qui ont un peu rythmé ma thèse.
J’ai fait ma thèse en lien avec certaines asso militantes, car j’ai vraiment construit ce projet de thèse dans le but d’éclaircir ce problème public qui émergeait, à savoir la censure de ces militants queer sur les réseaux sociaux, mais pas que. En réalité, tout ça se croise. Et il y a des queers qui ne sont pas que blancs. Et j’ai un peu concaténé toutes ces politiques pour étudier pourquoi il y a une discrimination algorithmique. Et pourquoi ces populations se disaient censurées en ligne. Un dernier truc avant de passer à la suite, c’est aussi… Il y a beaucoup de choses qui sont déjà obsolètes. Autant la censure change, mais aussi les tactiques changent constamment. Il y a des choses qui peuvent déjà sembler vieillissantes. Mon enquête s’est terminée en 2024. Ici, vous avez un dernier exemple, au moment où j’écris ma thèse, je vois apparaître ce post où vous voyez comment un livre qui s’appelle Gouines, fait l’objet de détournement linguistique pour échapper à une censure. Le mot est détourné avec une astérisque.
Enquêter sur les dispositifs de modération
Une dernière chose, un autre enjeu que je voulais souligner : je vais présenter un petit bout de l’enquête, qui était focalisée sur Tiktok, mais aussi pour des raisons méthodologiques. J’ai fait ce travail en parallèle sur Twitter X, qui n’a pas du tout le même fonctionnement de modération. Mais en 2020, Twitter était beaucoup plus ouvert méthodologiquement parlant. Et on pouvait déployer des méthodes numériques pour collecter des gros corpus de données. Mon objectif c’était de démontrer si censure il y avait, et si censure il y avait, est-ce qu’elle était due à des algorithmes. Donc, on a développé une méthode avec des ingénieurs en informatique pour collecter des contenus en temps réel à partir de mot clé. Avec l’API stream. Donc, on collectait en temps réel, et on allait voir toutes les 15 minutes si les tweets collectés étaient supprimés ou non. S’ils étaient supprimés, ils étaient dans une base de données à part, et j’allais voir à la main, avec les règles de modération, j’essayais de faire des hypothèses. Et s’il y avait des personnes qui s’identifiaient comme LGBTQIA+ et qui faisait l’objet d’une censure. Je ne vais pas insister. Mais sur Tiktok j’ai fait autre chose, des démarches un peu plus ethnographiques. Je suis parti de l’expérience de ma propre recommandation algorithmique sur le réseau social. J’ai entraîné une sorte d’algorithme de niche pour me montrer certains types de contenus. Dont je vais faire le récit ici.
Ce sont des choses qui peuvent être potentiellement utiles si jamais vous travaillez sur ces questions dans un mémoire de recherche en master, un enjeu… C’est un peu en discutant avec Lucas que j’ai fait cette slide. Il y a un enjeu à travailler sur des objets queer dans un espace de recherche qui ne mobilise peut-être pas forcément ces références. Comment j’ai fait et avec quels auteurs? Je suis parti du travail d’importation des théories des studies. Et qui avaient déjà été importés par des collègues en sciences de l’information et de la communication, notamment avec le travail important de la traduction. Qui est un peu un travail ingrat, on ne cite jamais qui a traduit un texte. Et dans leurs pratiques de recherche, en particulier Marc (Jahjah), qui participe aussi à diffuser énormément de théories, de connaissances, de bibliographies. Je suis parti aussi de relecture de la notion de dispositif qui est très populaire en sciences de l’information et de la communication. Et je suis parti des relectures du dispositif par ces auteurs et autrices, et notamment de la notion de dispositif à la base, le dispositif de sexualité. On parle beaucoup de dispositifs, de dit, de non dit. En réalité, c’est une relecture d’une relecture. La notion de dispositif à la base est plutôt utilisée par Foucault pour parler de son travail sur la sexualité. Ce qui m’a amené vers d’autres travaux. De la même manière, j’ai voulu infuser de façon très marginale, il y a plein de travaux qui m’ont beaucoup inspiré, des chercheuses afro-américaines, qui travaillent sur les dispositifs algorithmiques avec une perspective critique. Où elles sont attentives avec des enjeux de classes, de racisme. Elles essaient d’identifier comment ces algorithmes discriminent. Par cette expérience de discrimination, elles essaient de comprendre comment la machine. Leur fonctionnement est gardé secret. Tout le monde voulait mettre la main sur le fonctionnement de la for you page. L’idée, c’était de ne pas tomber dans l’opacité de la machine, et chercher à ouvrir la boîte noire, voir ce qu’il y a sous le capot.
Le placard algorithmique
Je vais me focaliser sur une des perspectives héritées des travaux de Michel Foucault sur les dispositifs de sexualité, en parlant de l’enjeu dont les deux interventions ont parlé, à savoir la mise au placard. J’ai essayé de considérer la modération algorithmique comme une forme de placard. Car le placard c’est choisir ce qu’on cache et ce qu’on montre, qu’est-ce qui est rendu visible, invisible, à quel moment. Je suis reparti de travaux de Sedgwick, traduit en 2015, comme une forme d’agencement. J’ai fait face aux mêmes difficultés que Dylan, comment quand on parle d’agencement, on ne met pas trop de responsabilités sur ceux qui mettent en place des tactiques dans un espace contraint. Et comment on fait tout ça? Je travaille sur la télé réalité en ce moment, et j’allais sortir une phrase d’Amélie Neten… Il faut sacher… A la base, c’est plutôt une forme de prisme quand même, ce n’est pas quelque chose de visible puis non visible. C’est une vision de la visibilité qui est non binaire. Une forme de spectre. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est que quand on sort du placard, on n’en sort jamais complètement. Ce n’est pas parce qu’on a fait son coming out qu’on ne revient pas dans le placard dans certaines situations. Tout cela relève des enjeux de passing. Mais l’idée, c’était de considérer la modération comme un dispositif qui rend visible et invisible à certains moments certaines choses et selon ses règles. C’est aussi le travail d’Alexander Monea, dans Digital closet, il a parlé de comment le numérique et Internet constituent une forme de placard, notamment via la modération automatisée. Ce qui est intéressant à avoir en tête, c’est que notamment à la suite des travaux cités plus bas, ce qui se passe pour les communautés qui sont minorisées sur les réseaux sociaux, elles font souvent face à une sorte de double dynamique de surexposition non sollicitée et de sous-exposition aussi non sollicitée. Sous exposition, ce sont les enjeux d’invisibilisation. On est censuré, donc on fait l’objet d’invisibilisation.
Mais aussi de sur-exposition. Quand on regarde la façon dont circule en ligne des images de personnes noires, ça se fait souvent de façon non sollicitée. On a souvent tendance à mettre en avant des scènes de violences plus que pour d’autres communautés. Quand on est face à des vagues de haine en ligne, on fait l’objet d’une sur exposition. Et pour aborder toutes les tactiques je suis resté sur ces deux petites notions, héritées de cette épistémologie du placard, celle de l’outing et du passing algorithmique. Comment on se rend plus ou moins invisible en ligne et comment on est plus ou moins sous – exposé ou surexposé en ligne. Là c’est l’idée selon laquelle, sur les réseaux sociaux, selon de quelle identité sexuelle on parle, on ne navigue pas de la même manière en ligne. Le passing algorithmique renvoie à la façon dont on va jouer des règles plus ou moins présumées pour passer en société. Cela renvoie à des travaux de notamment Pierre Bourdieu sur l’accent, plein de choses dans un système où on est projeté comme marginalisé, et on joue de ces tactiques. Quand on joue de cette invisibilité, on joue de certains codes qui vont nous rendre identifiables auprès de nos pairs.
Là, un exemple de la communauté gay à San Francisco où les personnes gay utilisaient une système de codage avec des bandanas pour indiquer leurs préférences sexuelles et de genre, et aussi leurs préférences sexuelles dans des espaces où ils n’en avaient pas le droit. Ça m’a amené à me concentrer à tous ces petits signes, et les traces du fonctionnement de la censure de ce dispositif. Donc comment la modération fonctionne en invisibilisant des mots clés, et comment on joue de certains petits signes.
4 Tactiques pour sortir du placard ?
Ce que je vais présenter, c’est des tactiques pour déjouer cette forme de censure, en quatre temps. Je vais passer un peu plus de temps sur le texte et l’image. Mais j’ai regardé, dans cette panoplie de signes comment les internautes naviguaient dans cette visibilité contrainte. Certaines chercheuses appellent ça le voldemorting. Elles expliquent, notamment Emily van der Nagel, qu’en fait ce que certains appellent aussi la langue des algorithmes, le fait de mettre un 4 à la place du A pour Gay, ça revient à taire ce dont on est en train de parler. Lorsqu’on travaille plutôt sur les communautés d’extrême droite, on appelle ça le dog whistle. Là, vous avez une citation (lecture) tout l’intérêt c’est de taire le mot clé qui ferait potentiellement l’objet de la censure.
J’ai mis un trigger warning, je passe aussi beaucoup de temps à expliquer ma démarche, parfois on est face à des corpus qui sont soit très haineux, ou certains mots clés font jaillir beaucoup d’image de nudité. J’en suis venu à travailler sur cette nudité exposée en ligne alors qu’elles ne devraient pas l’être. Vous allez voir des formes où vous pouvez identifier la nudité en soi. Ici, vous avez trois exemples où on a à gauche pour éviter d’exposer la nudité, on met en avant l’ombre parce que l’algorithme de reconnaissance d’image est plutôt entraîné à identifier soit des parties génitales ou des pixels de peau, et il n’assimile pas à de la nudité. Là, il y a un détournement de filtre dans la deuxième image. C’était un filtre qui visait à invisibiliser la peau, et certains internautes se déshabillaient complètement. Dernier exemple, un filtre très populaire qui dissimulait une image de pornographie. Quand vous scrolliez le contenu, vous ne voyez pas cette image, par contre, il y avait une invitation à utiliser le filtre dans votre brouillon, et là, la vidéo apparaissait. On peut se dire que c’est aberrant. C’est dans le dispositif de Tiktok qu’une image de nudité figure.
Habiter les interstices
Tout ça pour dire que ces micro tactiques qui peuvent sembler anodines, c’est ce qui m’a permis de faire des hypothèses sur le fonctionnement technique de la plateforme. Ça m’a permis de voir que dans les brouillons de Tiktok, la modération ne se fait pas. Et on peut mettre en circulation des filtres qui jouent de ces règles de reconnaissance algorithme. Un autre exemple, beaucoup de vidéos Tiktok fonctionnaient par système de flash. Les contenus plus ou moins sensibles étaient exposés une demi seconde. On peut faire l’hypothèse qu’ils fonctionnent après un certain laps de temps d’exposition. Parfois on jouait de la taille. Si vous faites apparaître le mot LGBT sur un papier un peu frictionné, la technique qui vise à passer de l’image au texte ne fonctionne pas de la même manière. Plein de micro tactiques qui permettent de fournir des hypothèses pour le fonctionnement. Il y en a plein d’autres. Je finis avec l’enjeu des lives et des sons. Vous savez que le son est assez majeur dans l’usage fait de la plateforme et très encouragé par les designers de ces réseaux sociaux. Et un certain nombre de mobilisations se font plus par le fond ou le texte. Des militants pro-palestiniens utilisent beaucoup le son pour parfois faire des chansons, alors que l’image ressemble à un challenge de make up classique. Dans d’autres cas, vous avez accès à toutes les vidéos qui utilisent ce son. Donc, certains internautes utilisent ça comme une bibliothèque de niche pour se retrouver entre pairs en non mixité, alors même que la plateforme y est hostile. Dernière chose sur les lives, c’est super intéressant. C’est quelque chose qui est très boosté par la recommandation algorithmique.
C’est une des principales sources de rentabilité de la plateforme sur Tiktok, c’est les lives qui sont monétisés. Et Tiktok montre constamment des lives. Ils sont à la fois boostés par la recommandation algorithmique alors que c’est là où la modération fonctionne le moins. Et c’est là qu’on peut voir certaines brèches, certains discours. Et ça devient des passerelles vers d’autres types de contenus. Tout ça pour dire…Qu’au-delà des approches queer de l’objet d’étude queer en soi, ce qui est intéressant, c’est que ce sont des manières d’appréhender différemment ces dispositifs techniques. De porter attention à des choses qui paraissent a priori anodines mais qui ne le sont pas.
Je parlais du dispositif un peu plus tôt, à nouveau cette notion est utilisée à tort et à travers. Très souvent quand on la mobilise, et si vous le faites dans vos mémoires, c’est assez facile. On peut considérer n’importe quoi comme un dispositif. Mais aussi parce qu’on accorde beaucoup d’attention à ce qui marche, ce qui fait système. Alors que dans les relectures du dispositif, il y a un enjeu autour des lignes de fracture du dispositif, c’est-à-dire tout ce qui existe à l’interstice des dispositifs. C’est une notion qui a été très utile pour moi, pour les étudier, mais les écarts entre ce pour quoi une plateforme est prévue, et ce pour quoi elle est utilisée. Et ça invite à penser ses dysfonctionnements.
