Transcription webinaire #4

Webinaire RENUM

Tensions du numérique responsable : entre accessibilité et éco-conception

17 avril 2026

Durant cette session, nous avons tout d’abord accueilli Vincent Carlino, Maître de conférences en SIC, Université Catholique de l’Ouest Nantes (Arènes) et Bénédicte Toullec, Maîtresse de conférences en SIC, Université Rennes 1 (Arènes), dont l’intervention intitulée Responsabiliser le numérique par le design ? Analyse critique de la démarche d’éco-conception appliquée à des projets de refonte de sites web institutionnels a permis d’évoquer les perceptions socio-écologiques du numérique des professionnel·le·s des institutions publiques, et les pratiques réalisées en marge des démarches officielles.

Ensuite, nous avons écouté Valérie Mansard, Référente accessibilité numérique, ENS Éditions, pour une présentation intitulée Édition scientifique inclusive : les enjeux de l’accessibilité numérique. Son intervention a permis de mettre en lumière les étapes techniques et législatives de la mise en accessibilité des éditions scientifiques numériques, en pointant notamment les freins et frictions liés aux réalités de la recherche scientifique, et de l’institution publique universitaire.

Vincent Carlino et Bénédicte Toullec : Responsabiliser le numérique par le design ? Analyse critique de la démarche d’éco-conception appliquée à des projets de refonte de sites web institutionnels

Des réglementations autour de l’éco-conception du Web

Vincent Carlino – Merci tout d’abord pour cette invitation à présenter nos travaux. Il y a deux remarques préalables avant d’entrer dans le vif du sujet. La première étant que ce qu’on va vous présenter est issu d’un projet de recherche : c’est encore un travail en cours, même si ça fait un an et demi maintenant que le travail a commencé. Le travail de terrain est terminé, mais l’analyse est en cours, et c’est aussi pour ça qu’on a souhaité participer à ce séminaire dans la logique d’avoir des retours et éventuellement des suggestions. L’autre remarque, c’est qu’effectivement, nous ne sommes pas frontalement des experts de l’accessibilité. Notamment, c’est quelque chose qui est apparu sur notre terrain. Et on a essayé, avec Bénédicte, de relier cette thématique de l’accessibilité à celle de l’écoconception qui nous concerne plus directement, parce que sur le terrain, les acteurs qui écoconçoivent des dispositifs numériques relient les deux, voire pour certains, c’est une évidence. Même si vous avez dit que les deux thématiques du jour sont en tension, elles le sont, mais il se trouve que par un heureux hasard, elles sont aussi complémentaires. 

Ceci étant dit, on va pouvoir commencer. Cette question de responsabiliser le design nous est venue dans un projet de recherche que nous portons, qui est l’écoconception de sites web. On pourrait se demander ce qui nous a amenés à cela tous les deux. Ce qui nous y a amenés, c’est un contexte de recherche et un contexte réglementaire où monte cette idée de devoir concevoir des sites Internet et de devoir les éco-concevoir dans une logique de soutenabilité environnementale, mais pas que. C’est pour ça qu’au départ, nous avons fait le choix dans le sous-titre , derrière l’idée de rendre des outils numériques plus responsables, il y a l’idée que ce soit vertueux sur le plan écologique, mais aussi sur le plan social. Je vais abandonner le terme d’« éco-socio conception », mais à chaque fois qu’on parlera d’écoconception, il s’agit bien de l’approche élargie, et pas simplement d’une recherche d’efficacité énergétique.

C’est une recherche financée par la région Bretagne, et pour le groupement scientifique qui regroupe plusieurs chercheurs, laboratoires de recherche sur la question du numérique en Bretagne, où il y a des questions d’accessibilité numérique et de fracture numérique, mais pas seulement. Notre projet de recherche vise à explorer comment des collectivités territoriales, donc publiques, se sont emparées de ces impératifs d’écoconception. Notre objectif était de voir en quoi consistait ces pratiques d’écoconception, et surtout quels étaient les discours derrière. Très vite, avant de mettre en place ce projet de recherche, j’avais été en contact de manière exploratoire avec des designeurs qui se situaient dans cette approche : ces designers m’avaient confié qu’il y avait des pratiques plus efficaces que d’autres, voire certaines qu’ils associent à des pratiques de green washing. Je m’étais dit que ça pouvait être intéressant d’analyser les discours autour de l’écoconception et ce que les collectivités en font. Donc, nous sommes allés interroger plusieurs collectivités territoriales en Bretagne, du fait du financement du projet, et aussi parce qu’on est hébergé par un groupement d’intérêts scientifiques qui est dans l’Ouest. On a interrogé aussi bien des régions que des communes, des métropoles, la plupart du temps les deux sont liées. Et certains départements. Ce point nous a amené à interroger des agents publics en charge du numérique responsable. Ça pouvait être des personnes chargées de communication, chargées du numérique responsable, et toutes les variantes qu’on peut retrouver de ces missions. Et en complément, on a interrogé des designers, designeuses indépendants, et aussi des agences de design ou de communication. Encore une fois les choses peuvent se superposer, varier,. Il y avait un deuxième ensemble qui était celui des agences pour le dire vite. 

Accompagner l’éco-conception du Web auprès des structures publiques

Pour cette après-midi, on va placer la focale sur nos deux entretiens avec les conseils départementaux, celui d’Ille-et-Vilaine, et de Loire-Atlantique. Au départ, la problématique du projet était plutôt tournée sur les questions d’efficacité de l’écoconception et des discours d’accompagnement de cette démarche. Et en interrogeant des personnes sur le terrain, on s’est rendu compte que l’écoconception était une première étape vers d’autres évolutions du numérique. Et très vite, le projet, même s’il parle toujours d’écoconception, il parle aussi de transformation des organisations publiques. Il interroge l’organisation des gestions de projet. Car naïvement, on pensait qu’il y avait une manière de conduire de l’écoconception, et en réalité, c’est tout le contraire, on ne peut pas modéliser la chose. Il y a quasiment une façon de faire pour chaque institution interrogée. Et surtout des valeurs, des valeurs sociales, politiques, souvent les deux. Et c’est ça qu’on voulait interroger aussi. Au-delà de la prise en compte des enjeux environnementaux, qui est présente chez tous nos interrogés, il s’agissait de voir quels étaient leurs engagements politiques, et comment cet engagement environnemental se traduisait dans les pratiques. Et comment la pratique et la manière de penser sa pratique, finalement sont liées. On va exclusivement parler du secteur institutionnel public pour une simple raison, c’est l’évolution du contexte réglementaire, comme ça, ça fera écho avec la présentation suivante j’imagine. 

Quand on parle d’écoconception, en réalité, les personnes nous ont parlé, notamment dans ces deux Conseils départementaux, ils ont directement parlé d’accessibilité. Donc, c’est cohérent par rapport à la thématique du jour. Ça nous a surpris, car la connexion entre les deux n’était pas forcément évidente. Et ce qui l’est, du moins d’un point de vue technique, c’est que l’accessibilité qui est maintenant est censé être obligatoire, a été formalisé d’un point de vue technique grâce à un référentiel. Il faut qu’un site corresponde à certains critères du RGAA. Pourquoi les interrogés en ont parlé, parce qu’il y a son pendant, son petit frère, son cousin, qui est le RGESN qui fonctionne sur le même principe, pour l’écoconception de services numériques. Le RGESN date de 2024, donc une liste de critères pour évaluer un service numérique. Et il a été créé notamment par la loi de réduction de l’empreinte environnementale du numérique, la loi REEN votée en 2021, qui contraint, même si elle ne prévoit pas de sanctions, qui est censée contraindre les communes de plus de 50000 habitants à se doter d’une stratégie numérique responsable. Dans ces actions que mettent en place les collectivités, très souvent il y a la refonte écoconçue d’un site web. Peut-être que certains connaissent le site de la ville de Rennes, c’est le cas de Nantes, de tous ceux interrogés pour la plupart, qui dans leurs actions, ce ne sont pas les seules, il y a d’autres actions plus lourdes comme le renouvellement du parc informatique, mais parmi ces actions, très souvent, on retrouve cette pratique de refonte écoconçue de sites Internet.

Donc, le projet écoweb, finalement se compose à peu près de 16 entretiens. On en aura peut-être encore un ou deux. Sur la Bretagne, mais plutôt la Bretagne historique. Du point de vue du projet, on a ajouté les Pays-de-la-Loire. Il porte sur les collectivités territoriales, car ce sont elles qui sont concernées par la loi REEN. Le secteur privé a été tenu à l’écart pour l’instant. Et donc, l’État, voulant donner l’exemple, se contraint lui-même à adopter des pratiques responsables sur le plan numérique.

Au-delà des sites Internet qu’on pourrait qualifier de vitrine, tout le monde est en capacité de les retrouver, il y a d’autres, il y a un véritable système numérique qui se cache derrière, des applications métiers, sur lesquelles on reviendra. Et il y a des dizaines de sites web qui dépendent de composants qui doivent être codés, et potentiellement éco conçus. Certes l’écoconception de site web peut paraître un sujet de niche, mais finalement, il ne l’est pas tant que ça, il n’y a pas uniquement le site vitrine principal concerné, mais aussi tous les services numériques qu’il y a derrière. Donc, nous avons rencontré sur le terrain plusieurs types d’acteurs, ça allait de professionnels de la communication, de personnes en charge plutôt de questions d’équipement, d’informatique, DSI. Et aussi une diversité de parties prenantes qui, de manière ponctuelle ou pas, peuvent relever du champ de la communication numérique et du design, voire parfois des deux.

Des approches critiques de l’éco-conception

Pour situer cet intérêt porté à l’écoconception, qui peut sembler venir, être relativement spécifique et dépendre d’un contexte réglementaire, on voulait rappeler quelques origines de cette approche éco critique du numérique, car depuis 5, 6 ans, il y a eu une multiplication de travaux sur l’impact environnemental, les impacts environnementaux du numérique, ça va des travaux qui ont plutôt une visée d’alerte. Je pense à l’ouvrage de Guillaume Pitron, qui était un des premiers Français à montrer la matérialité du numérique, dans sa version presque la plus crue, suivi ensuite de Fabien Lebrun, sociologue qui montre les enjeux connus, notamment au Congo, liés à l’extraction de métaux rares nécessaires à nos smartphones. Il y a les travaux sur les questions de matérialité du numérique dans une visée technocritique, c’est-à-dire en gros, qui ont beaucoup insisté sur les asymétries nord-sud et une nouvelle forme de colonialisme numérique, ceux de Laurence Allard et Alexandre Monnin. Le site de Clément Marquet sur les data centers à Marseille et Paris, qui montre comment le numérique a bien une matérialité, car il faut pouvoir construire des bâtiments pour abriter ces centres de données, et ça modifie les territoires sur lesquels ils sont implantés. Qui font aussi face à une certaine contestation sociale. Et évidemment, une référence centrale, la sobriété numérique. Qu’on connaît notamment à travers le travail de Fabrice Flipo, et je le cite, il relie au paradigme de la croissance verte. Et l’écoconception peut être investie de manière beaucoup plus critique, pour justement vers une transformation du numérique par ceux qui les conçoivent. Et en plus de ça, il y a un champ du numérique responsable avec Frédéric Bordage et son association Green It qui est en constitution, qui était en constitution en 2008, qui portait des espoirs un peu déchus aujourd’hui, de verdissement du numérique. La toute dernière référence citée… L’écoconception vise à interroger comment se conçoivent les services numériques, et avancer l’hypothèse que le design peut faire une médiation pour transformer le numérique, et en observant comment ceux qui le conçoivent, designer et autres agents, comment font-il, en inventant des méthodes, en travaillant des éléments de discours, comment ils rendent plus responsables leurs services numériques.

Une des manières d’avoir une approche forte de l’écoconception passe par l’interrogation du besoin de l’utilisateur. C’est un pilier de l’écoconception, de répondre de façon pertinente aux besoins de l’utilisateur. Tout ce qui ne répond pas à un besoin de l’utilisateur, mais qui serait un besoin de l’institution, est à questionner, interroger, pour potentiellement être supprimé. Il y a aussi cette idée de pouvoir retirer des choses du numérique plutôt que d’ajouter des composants, quand bien même ils seraient écoconçus. Les personnes qui nous ont parlé de numérique responsable faisaient référence à un axe qui est la structuration d’une gouvernance du numérique, qui reposerait sur une utilisation numérique plus vertueuse sur le plan écologique. Soit des questions de sobriété. Mais aussi, il y a eu des enjeux forts de construction d’une culture commune à travers des démarches de labellisation, de formation. Et aussi de prise en compte des besoins usagers, avec l’idée de pouvoir retirer des choses au numérique. Et donc, finalement, nos réflexions ont un peu évolué. Car on est parti de questions très opérationnelles qui étaient au début du projet, très centrées sur le design, l’éco conception, par exemple réduire les images, est-ce que ça a un impact. Oui, réduire c’est toujours mieux, mais c’est un peu sous -évalué. Et nos questions de recherche visent à montrer comment la dimension technique va servir de levier pour transformer, et s’inscrire dans une dimension de transition écologique assez forte. Il y a ce verbatim que nous a cité une des interrogés qui nous disait qu’en fonction de la personne à qui elle s’adresse, si c’est un directeur de service ou plutôt quelqu’un dans la technique, elle va utiliser plutôt le terme d’écoconception qu’elle qualifie comme une méthode, un outil, qui est très important, car quand il s’agit de convaincre plutôt un représentant ou une élue politique, elle va plutôt utiliser le terme de numérique responsable qui même s’il est un peu plus flou est porteur de choses plus concrètes du point de vue de l’élu. Donc, cet ajustement, ce flottement entre numérique responsable et écoconception et à interroger. Et on voulait montrer que justement, cette écoconception, même si elle part d’une question technique de design, elle peut contribuer à réinterroger la manière dont on conçoit des services numériques. Je vais passer la parole à Bénédicte qui va rentrer plus dans le détail.

Éco-conception et missions d’un service public

Bénédicte Toullec – Merci, n’hésitez pas à me faire des signes pour m’indiquer le temps. La généalogie des projets d’écoconception de site web, vous pouvez l’avoir à travers cet histogramme, à savoir qu’elle repose sur deux choses, déjà une stratégie numérique de l’État, Dont la dernière version est de renforcer la confiance, l’efficacité, l’inclusion du numérique et de l’IA en soutenant la transition écologique et le développement des compétences des acteurs publics. Il y a toujours la question de l’efficacité des services de l’État. Puis il y a ensuite tout un pan qui s’est développé concernant la question de l’accessibilité, notamment avec la loi du 11 février 2005, qui a déjà commencé à amener la réflexion sur la notion d’accessibilité qui a été traduite en 2009 par le RGAA. C’est quelque chose qu’on a retrouvé tout au long des différents entretiens conduits. Évidemment, en parallèle, on le voit avec le plan France numérique, le choc de la simplification, il y a toujours eu cette idée d’être toujours plus pertinent dans les services qui pourraient être rendus à l’égard des administrés. Je rappelle un point principal, vous n’êtes pas sans savoir que les départements ont des compétences spécifiquement orientées vers le social. Notamment vers tout ce qui peut avoir trait à l’enfance, aux personnes en situation de handicap, aux personnes âgées. Donc, ce qui est assez intéressant, car si on regarde les données plus statistiques, on sait qu’en 2022, 16 millions de personnes étaient encore éloignées d’Internet, 31,5% de la population, dont 8% sont non internautes. Et 22,9% des internautes ne se sentaient pas compétents dans l’utilisation d’Internet. Quand on a à fournir des services dans le social, et qu’on est face à des administrés qui peuvent rencontrer ce type de difficultés, la question est: comment faire pour proposer des services ad hoc. C’est ce qui nous a permis de partir du social pour interroger l’accessibilité pour ensuite interroger l’écoconception. 

La transformation numérique des administrations, c’est repenser le social. Donc, redéfinir les besoins des usagers, donc administrés, agents territoriaux et politiques. C’est redéfinir les missions. Quelles sont les missions d’un département ? C’est effectuer un état des lieux de l’existant. C’est aussi alléger les pages, aller à l’essentiel :, c’est interroger les parties prenantes et leurs pratiques. Quand on parle d’accessibilité, et je cite un des enquêtés du département d’Ille et Vilaine, l’accessibilité c’est mettre à disposition des usagers des services en ligne qui soient le reflet de tout l’éventail des applications concrètes et physiques. Amélioration de l’environnement de travail des agents, amélioration de l’offre de service des usagers, optimisation des processus internes, la data au service de l’offre de service public, la culture, et la formation des agents. On va reprendre cette petite comparaison au Bourgeois Gentilhomme, on s’est rendu compte que les enquêtés faisaient de l’écoconception sans le savoir. Je cite le même enquêté: on le faisait sans le savoir, on n’avait pas formalisé l’enjeu numérique responsable dans la première feuille de route, mais en fait, il y avait déjà cette préoccupation et cette sensibilité. Donc, on voit que le RGAA et la loi REEN se sont nourries l’une l’autre, et effectivement, l’accessibilité c’était avant tout la préoccupation première de la connaissance des usagers et de leurs besoins. 

C’est passé par quoi ? Par une même méthodologie, c’est-à-dire le focus sur les usagers notamment à travers des focus groupe, à travers des enquêtes, à travers des analyses d’usage. Et autre point semblable entre le RGAA et le RGESN, c’est le fonctionnement par référentiel comme Vincent l’a évoqué tout à l’heure. Ce qu’il faut savoir concernant les sites web, c’est que ce sont des écosystèmes numériques composés de publics aux besoins multiples. Quand on s’intéresse aux publics, on s’intéresse aux administrés, agents, élus. Qui n’ont pas les mêmes besoins et les mêmes stratégies. Les départements c’est un éco système complexe. Avec notamment des applications métiers. Il y a 250 applications pour l’Ille-et-Vilaine, le double pour la Loire-Atlantique. Et on n’a pas évoqué les applications métiers. Donc, ça signifie qu’à un moment, il faut essayer d’ordonner un peu tous ces éléments, de les rendre plus pertinents, performants, en répondant toujours aux besoins des usagers. Avec la spécificité qu’il y a une injonction paradoxale pour une collectivité, communiquer pour exister, notamment c’est une forte demande de la part des élus, et en même temps penser la sobriété éditoriale qui peut amener à éviter de multiplier le nombre d’images d’élus lors d’évènementiels. Donc, ça se traduit par un renversement de posture. On était dans une logique descendante partant des élus et des services pour aller jusqu’au public, à une logique inversée. On va s’intéresser aux publics, dont les élus et services, mais dans la logique de service public, ça va être davantage les administrés qui vont être pris en compte. On va identifier leurs besoins pour identifier des enjeux de production, et ensuite demander des informations, concevoir des services qui pourront faire appel aux informations données par les élus et les services. Il y a une forme de renversement de la façon de faire. Si on regarde l’entreprise Lunaweb, on se rend compte que le schéma d’écoconception repose sur ces différentes étapes d’identification de besoins, d’analyse de l’existant, d’amélioration. Ça signifie qu’on est toujours focus sur les besoins des usagers. 

Éco-conception et robustesse des dispositifs

Mais on a une autre question qui rentre en ligne de compte, c’est la question de la robustesse. La robustesse passe par la maintenance. La maintenance, c’est prendre soin des choses. C’est l’art de faire durer les choses. C’est une activité que Denis et Pontille soulignait comme n’étant pas forcément d’une grande noblesse. Mais qui reste éminemment politique. A un moment donné, il faut éviter de recréer à chaque fois de nouveaux sites web, il faut plutôt penser les sites évolutifs, modulables avec une optimisation des modules qui la composent. Si à un moment, on a de nouveaux besoins, on va pouvoir ré exploiter certains modules. Et on va pouvoir essayer d’utiliser l’image du tetris pour se rendre compte qu’effectivement, sur la gauche vous avez un ensemble d’éléments, de modules, et ensuite on va les ajuster en fonction des besoins des services pour combler les besoins des usagers. Donc, ce sont des questionnements qui se posent, et qui sont aussi intéressants, parce que les départements vont par ailleurs essayer de calculer la rentabilité de leurs tâches. Ils calculent un TCO sur une période de 5 ans, y compris d’un point de vue informatique. C’est intégré à l’analyse de la valeur dans la production des services également. Ça renvoie à la notion de design system définie par Nolwen Maudet. Ces designs systèmes facilitent le travail entre designer et développeur, rationalisent les processus de conception et assurent la cohérence des interfaces et permettent de gagner en efficacité et homogénéité. On est sur un travail de normalisation. C’est intéressant, ça permet de gagner du temps, également de l’argent. Ça peut permettre de gagner en efficacité, mais ça pose une autre contrainte, celle de la réduction de la part d’interprétation et de créativité individuelle, car on est dans un travail de standardisation. 

On va montrer le type de support qui illustre cet exemple. Sur ce schéma d’urbanisation du système d’information, on passe sur la gauche de l’ancien modèle, à sur la droite au modèle rationalisé, bien optimisé avec des flux informationnels cohérents, une claire identification des besoins. On est dans la recherche d’optimisation. Ça passe par une mise en réseau d’acteurs et de pratiques, avec de nombreuses parties prenantes. Si on prend par exemple la ville de Rennes, le nombre de parties prenantes s’élève à plus d’une vingtaine, ce qui est assez important pour la refonte d’un site web. Ce sont de nombreuses parties prenantes, de nouveaux métiers, l’administrateur général de la donnée, des directions de relations aux usagers. Il y a une véritable transformation associée. Un exemple qui représente un projet dans lequel le département d’Ille-et-Vilaine était impliqué, projet à vocation sociale, c’était le hub breton, dont la vocation était de répondre aux besoins des usagers de Bretagne sur des questions sociales. Il y a eu un partage de pratique, de savoirs et savoir-faire. En conclusion, qu’est-ce qu’on peut identifier comme avancées et principaux résultats d’analyse? C’est qu’il y a de nouveau la légitimation de pratiques ancrées sur l’usager. Il y a des processus impulsées par les politiques nationales à l’œuvre, des processus de simplification, rationalisation, penser la qualité. L’écoconception et les pratiques vues actuellement sont celles héritées des différents textes de cadrage et lois qui émanent de l’État. L’écoconception, c’est aussi repenser la méthodologie de projet. Ce n’est pas juste refondre un site web, mais repenser la façon dont on le conçoit en mobilisant les parties prenantes. C’est aussi un levier de changement du secteur numérique. Et également la difficile compréhension de résultats non binaires par les usagers. On conclura sur ce point, en fait, on travaille sur des référentiels, RGAA et RGESN, et on ne peut pas dire à un moment aux usagers, administrés, qu’on est éco conçu ou pas. Able ou pas. En fait, les grilles proposées pour évaluer les pratiques des acteurs font qu’on est vraiment sur un travail tout en nuance, mais en gardant aussi l’idée d’amélioration continue.

Valérie Mansard : Édition scientifique inclusive : les enjeux de l’accessibilité numérique

Encadrer l’édition accessible

Merci, bonjour à tous et merci pour votre invitation. Je vais faire un présentation des enjeux de l’accessibilité numérique dans le secteur de l’édition scientifique, sous l’angle du producteur de contenu. Nous l’angle de l’éditeur ENS éditions, presse de l’école normale supérieure de Lyon, qui publie dans le domaine des sciences humaines et sociales. 24 collections et 13 revues. Je suis devenue la référente accessibilité numérique du service, après y avoir travaillé comme éditrice, et perdu la vue il y a quelques années. Il y a eu une convergence des contextes entre ma situation professionnelle, il fallait que je me réadapte, notre chaîne de production numérique, Single source publishing metopes, basé sur l’ADTD TEI. Et nos pratiques de diffusions sur les plateformes numériques d’open édition.

Donc l’écoconception va plutôt être abordée en filigrane sur les contenus. Les livres numériques et les revues numériques. Dernière précision, j’ai une paire de lunettes sur le nez, mais je ne vous vois pas, je suis fonctionnellement aveugle, je n’ai qu’un restant visuel, une petite vision centrale au niveau de l’œil droit. Je perçois quelques caractères à travers une tête d’aiguille. Donc, ça me permet encore d’exploiter ce qui s’affiche dans la visionneuse de mon lecteur d’écran. J’ai une oreillette dans l’oreille droite qui me restitue par voix de synthèse la trame de mes notes. Et c’est Lucas qui passe le diapo, parce que sinon, je prendrai un temps fou à utiliser les raccourcis clavier pour accéder au power point et le faire défiler. 

Pourquoi éditer accessible? C’est le résultat d’une situation personnelle, et également d’une injonction légale qui était présente concernant les sites web publics. Nos livres numériques, nos revues publiées sur des plateformes éditions en html étaient censés être accessibles depuis la création du RGAA. Et j’ai attaqué l’accessibilité de l’édition scientifique par ce biais. Et elle a été renforcée par la directive européenne 2019 882, qui a inscrit l’accessibilité du livre numérique. Cette directive a été transposée en droit national par la loi Dadu en 2023, et a donné lieu à la mise à jour de la loi du 11 février 2005. L’article 47 a réaffirmé l’accessibilité des services de communication numérique, c’est-à-dire des sites web. C’est-à-dire que quel que soit votre empêchement, votre degré de handicap, temporaire ou définitif, quels que soient les moyens utilisés pour accéder au service numérique, ces services doivent être accessibles à tous. La directive européenne a permis une autre mise à jour de cette loi, l’article 47-1, qui a nommé une autorité de contrôle de l’accessibilité des sites web. Car depuis 2009,une autorité de contrôle n’avait été nommée par la loi. C’est donc l’arcom qui est chargé de contrôler l’accessibilité des sites web. C’est-à-dire la déclaration de taux de conformité au RGAA, suite il y a un audit de conformité. Et qui renvoie vers le schéma pluriannuel d’accessibilité de l’organisme  Et concernant le livre numérique a été ajouté l’article 48, le livre numérique est censé être accessible au public en situation de handicap. Et on définit le livre numérique par la loi de 2011 concernant le prix du livre numérique. C’est un fichier informatique téléchargeable. C’est un peu vague. Pour Ens édition c’est l’EPUB ou le PDF téléchargeable. Et il n’y a pas que la loi. Il y a aussi un enjeu sociétal, l’accès à l’information est un droit fondamental inscrit dans la Convention des Nations Unies de 2006, ratifiée par la France dans l’article 9, accéder à l’information, c’est accéder à la formation, accéder à l’environnement professionnel. Le livre numérique est également contrôlé par l’Arcom, par la direction création. Depuis octobre 2025, deux campagnes, des campagnes semestrielles existent, les éditeurs numériques doivent se déclarer auprès de l’Arcom, et deux fois par an déclarent sur un portail publié par l’Arcom, les titres avec les exemptions invoquées. Le contrôle se fait titre à titre. Si un livre numérique n’est pas accessible, l’éditeur est susceptible, s’il n’a pas pu justifier d’une des trois exemptions, d’une amende de 7500 euros. Les exemptions sont: les micro organismes, si l’éditeur est une petite structure avec pas plus de 10 personnels et un chiffre d’affaires annuel de 2 millions d’euros. Les presses universitaires sont un service commun d’une université ou d’un établissement d’établissement supérieur, donc, on va comptabiliser le nombre d’agents à l’échelle de l’institution, nous ne pouvons déroger au titre de l’exemption pour micro organisme. 

Deuxième, modification fondamentale de l’ouvrage. Par exemple un manuel scolaire dont la mise en page participe de la compréhension et publié au format EPUB fix layer par exemple, avec des focus, des quiz, des encadrés, devrait être totalement modifié, et donc, là l’éditeur peut invoquer la charge pour modification fondamentale. A Ens édition, on publie en flux continu, nous n’avons pas ce type de mise en page. Dernière exemption, pour charge disproportionnée. Il existe une grille de calcul prenant en compte le budget global de l’université ou de l’établissement d’enseignement supérieur. Car on nous demande de prendre le budget global de l’organisme  qui a un numéro siret. C’est l’école Normale supérieure de Lyon qui a un numéro de Siret, donc, on doit déclarer le budget de fonctionnement de l’école pour calculer par rapport au coût engagé sur un titre concernant sa mise en accessibilité. Autant dire que ce mode de calcul fonctionne très bien pour les éditeurs privés, mais n’est pas adapté à l’éco système de l’édition scientifique publique. Des discussions sont en cours avec l’Arcom pour adapter ces gilles.

Typologie d’accessibilités, typologie de handicaps

Éditer accessible, mais pour qui? Pour les publics empêchés de lire. Ce terme recouvre beaucoup plus de personnes que les personnes en situation de handicap. Sont inclus dans les publics empêchés de lire les personnes hospitalisées, les personnes sous main de justice. Le public en situation de handicap est très divers. Il est divisé en 5 grandes catégories. Les publics en situation de handicap moteur, vous pouvez être handicapé des membres supérieurs, et ne pas pouvoir utiliser ou difficilement un clavier, ou une tablette ou un smartphone. Les personnes en situation de handicap sensoriel, auditive et visuelle. Les personnes en situation de handicap cognitive, les personnes en situation de handicap intellectuelle, et la directive européenne relative à l’accessibilité des biens et des services, la directive accessibilité a inclut la population vieillissante.

Au sein même d’une typologie de handicaps, le spectre peut être très large, par exemple dans la déficience visuelle, on peut être aveugle, aveugle de naissance, avoir perdu la vue en cours de vie, ce qui est totalement différent en termes d’adaptation et d’expérience utilisateur du numérique. On peut être malvoyant profond, malvoyant modéré. Et on peut être tout simplement myope. Moi par exemple, j’ai une paire de lunettes, mais je ne vous vois pas, et je suis à la frontière entre la cécité et la malvoyance profonde. Je ne vois que deux ou trois caractères, et d’un seul œil. Alors que quand on voit correctement, on voit 7 lettres d’affilée. Donc, je suis aveugle fonctionnellement. Donc les besoins et les stratégies d’accès vont être très diverses. 15% de la population mondiale est en situation de handicap. Un Froc sur six est en situation de handicap, ce qui représente 12 millions de personnes. Dans l’enseignement supérieur, on a environ 57000 étudiants en situation de handicap déclarés. Et certainement beaucoup plus, car il y a une forte censure parmi les étudiants ou les enseignants chercheurs en situation de handicap, les personnels d’accompagnement à la recherche administratif et technique ne se déclarent pas tous. Donc, le public est beaucoup plus important que ce que les chiffres de l’OMS et ceux publiés sur le ministère de l’enseignement supérieur ne nous l’indiquent. 80% des handicaps sont invisibles, par exemple les dyslexiques.

Lectorat empêché de lire est en situation de handicap de famine, c’est l’expression consacrée. Moins de 10% de la production imprimée lui est accessible. Et l’offre commerciale adaptée, les livres en braille papier, en gros caractère pour les malvoyants que peuvent éditer par exemple Les mains en or, à Vue d’œil, et l’offre adaptée produite par les organismes adaptateurs dans le cadre de l’exception handicap, ne couvre pas la production imprimée.

Outils de la publication accessible

Comment publier accessible? En exploitant les perspectives offertes par le développement des nouvelles technologies numériques. De façon à proposer une offre numérique nativement accessible. À ENS édition, cela passe par l’outillage en termes de fonctionnalité de la chaîne Metopes. Nous publions déjà accessible sans même le savoir, car grâce à cette chaîne xml, on produit un format structuré, ce qui permet au lecteur en situation de handicap visuel par des raccourcis clavier de naviguer dans la table des matières de l’ouvrage, et ne pas être obligé de le lire du début à la fin. Métopes permet de produire à partir d’un format pivot xml TEI un fichier selon les canaux de diffusion, le PDF pour la version imprimée, et pour le numérique, un format html que nous allons télécharger sur les plateformes d’open édition, ou exporter un format EPUB 3 accessible. Ces exports html et EPUB sont conformes aux quatre principes de l’a11y, l’accessibilité numérique, c’est le numéronyme pour signaler qu’on parle d’accessibilité numérique. C’est le mot accessibility, la première lettre, 11 pour les 11 lettres, et y la lettre final. Ces 4 principes fondamentaux sont les PUCR. P pour être perceptible. Par exemple, quand une image est présente dans un livre numérique, un texte alternatif doit être prévu pour le lecteur en situation de handicap visuel. Être utilisable. On doit pouvoir le livre numérique avec les outils d’assistance technologique qu’on a l’habitude d’utiliser. Pour un lecteur déficient visuel, un lecteur d’écran qui restitue par voix de synthèse ou braille numérique le contenu, et permet d’interagir avec. Ce sont les lecteurs d’écran JAWS, voice over sous mac os. Être compréhensible pour les personnes en situation de handicap intellectuel. On va utiliser par exemple le facile à lire et à comprendre, le FALC. Être robuste, ce qui signifie respecter les standards, les normes d’accessibilité, et suivre les mises à jour de ces normes de façon à ce que le livre numérique puisse suivre les mises à jour du standard. Et c’est tout l’écosystème du livre numérique accessible qui se met à jour. A la fois le contenu, via le format EPUB 3, les plateformes numériques et le html, via les normes du W3C. Transcrites dans le référentiel technique français RGAA. Via les navigateurs web aussi qui suivent les mises à jour en termes de restitution des critères d’accessibilité, et les applications de lecture comme Torium Reader, avec lequel on peut lire un livre EPUB 3.

C’est également suivre des bonnes pratiques éditoriales. Ça ne signifie pas forcément changer de pratiques. Celles qu’on utilisait déjà permettaient d’être accessibles. On structurait déjà nos contenus. On va baliser sémantiquement les niveaux de titre d’un article, en h1, 2, 3. Il va y avoir une hiérarchie cohérente permettant au lecteur en situation de handicap visuel de se faire une représentation mentale de la table des matières d’un article ou d’un ouvrage. Ces bonnes pratiques éditoriales permettent à un lecteur ordinaire de lire plus confortablement. Mais pour un lecteur en situation de handicap, si elles ne sont pas suivies, elles peuvent être bloquantes. Par exemple si on n’a pas proposé d’alternative textuelle à une image, le lecteur en situation de handicap visuel n’aura pas accès à l’information si l’image est informative. Nous avons des contenus multimédias. Certains ouvrages sont associés à des corpus multimédias. On doit prévoir l’accessibilité en proposant un sous-titrage, et dans l’idéal une transcription en langue des signes française. Et également prévoir une transcription textuelle. Car en général, nos corpus sont publiés sur une autre plateforme que la plateforme open édition, on y renvoie via une lien en respectant le RGAA quand on propose une vidéo, la transcription textuelle doit être disponible à proximité de la vidéo.

Les tableaux également sont concernés par les bonnes pratiques éditoriales. Ils doivent être conçus de façon à être lisibles pour le lecteur ordinaire. Mais c’est encore plus important pour un lecteur malvoyant, et pour un lecteur en situation de handicap visuel qui va utiliser un lecteur d’écran, il est absolument nécessaire d’associer des en-têtes de colonne qui identifient la nature de la donnée. Parce que le lecteur d’écran, quand on se déplace dans la colonne, c’est très utile d’entendre avant la donnée, la nature de la donnée. Et il va nous répéter par exemple si on a une colonne qui recense des pays, et que l’en-tête est pays, au 15e rang, quand j’arrive sur la cellule, avant de lire, il vocalisera pays. Et pour les tableaux complexes, longs ou présentant des cellules fusionnées, il est important de prévoir un résumé d’accessibilité. Qui identifie la nature des données, et clarifier leur répartition spatiale. Ensuite, on reformate en notant des tableaux simples. Un lecteur d’écran a un comportement linéaire, il ne peut pas lire un tableau avec des cellules fusionnées. Pour les contenus en sciences dures, on utilise Math ML ou Latex. Et on signale l’accessibilité de l’ouvrage ou de la revue numérique en utilisant les méta données d’accessibilité, qui vont décrire les fonctionnalités ou non d’accessibilité de la publication. Elles vont indiquer la présence d’alternative textuelle, des contenus multimédias de sous-titrage ou de transcription, si on a des éléments de mouvement pour les personnes épileptiques qui seraient susceptibles de déclencher des crises. Et on va remettre en forme toutes ces informations dans un résumé d’accessibilité intelligible par un humain, affiché dans l’application de lecture, par exemple Thorium à destination du lecteur. On indiquera aussi s’il n’y a aucune information concernant l’accessibilité. Ces méta données sont produites par l’éditeur, et affichées par la plateforme numérique de diffusion sur la page de l’ouvrage, là où on a toutes les méta données, le titre, le nom de l’auteur, la table des matières. Et elles sont idéalement reprises dans les catalogues des bibliothèques. De façon à ce que le lecteur, quand il fait une recherche documentaire, puisse savoir si la ressource électronique et accessible ou pas. Et finaliser sa recherche. Et diffuser sur des plateformes conformes aux référentiels d’accessibilité. Le WCAG, qui en sont à la version 2.2. La norme européenne qui reprend les WCAG. La norme EN301541 fait foi quand le référentiel technique français n’a pas prévu de cas. Le RGAA d’amélioration de l’accessibilité créé en 2009, initialement pour les services publics, et depuis 2019, il concerne également le secteur privé, si l’organisme fait un chiffre d’affaires de 250 millions d’euros annuels.

Intégrer la prise en compte de l’accessibilité à toutes les étapes de la chaîne de production, de la rédaction par l’auteur à la diffusion sur une plateforme numérique accessible permet d’optimiser l’offre accessible et d’éviter une rupture de la chaîne de l’accessibilité. Un auteur peut avoir prévu des textes alternatifs, l’éditeur peut les intégrer dans son outil de production éditorial comme Metopes, mais si on publie sur une plateforme numérique non conforme, il y a rupture de la chaîne d’accessibilité. Si les critères d’accessibilité ne sont pas restitués par la plateforme, l’expérience utilisateur s’arrête là. Si l’éditeur n’a pas produit les méta données d’accessibilité et si la plateforme numérique de diffusion ne les affiche pas, l’expérience du lecteur empêché de lire est dégradé.

Acteurs et bonnes pratiques de l’édition accessible

Dans les bonnes pratiques éditoriales, pour raccrocher les wagons avec l’écoconception, parce que la transition numérique est très lente. Et complexe à mettre en œuvre. Et aujourd’hui, on a ajouté la prise en compte de l’accessibilité numérique. Et côté producteur de contenu, l’écoconception est encore assez loin malheureusement. Néanmoins les bénéfices induits de l’accessibilité et de l’écoconception peuvent se superposer. Éviter de publier un nombre incalculable d’images permet de réduire le poids du contenus tiers diffusé sur une plateforme. Ça va permettre en se posant la question de leur accessibilité et de leur impact en termes d’écoconception, de déterminer si oui ou non elles sont pertinentes.

Toujours dans un souci d’économie de production numérique, on peut évoquer l’articulation de la chaîne de l’édition adaptée, et de la chaîne de l’édition nativement accessible numérique. Je vais donner quelques spécificités de l’édition adaptée. Les besoins spécifiques de certains lecteurs en situation de handicap et la complexité de nos contenus scientifiques font qu’il est peu envisageable de produire une réponse universelle. Livre numérique, que ce soit dans sa version html en ligne sur une plateforme, ou au format EPUB, ne sera pas 100% accessible et accessible à tout le monde. On doit donc définir une articulation entre les deux chaînes.

Donc la chaîne de l’édition adaptée, c’est celle mise en œuvre. dans le cadre de l’exception handicap droits d’auteur, instaurée par la loi Davsi en 2006. A partir du moment où un ouvrage est commercialisé dans un format inaccessible, l’éditeur est tenu de fournir les fichiers sources à l’organisme adaptateur agréé par le ministère de la Culture. Il existe deux agréments. Le premier qui permet à un organisme adaptateur de diffuser une adaptation, le second permet de procéder à l’adaptation elle-même. Pour faire l’interface entre les organismes adaptateurs et les éditeurs, l’État a confié à la Dnf la gestion de la plateforme de transfert sécurisé des fichiers Platon. Un bénéficiaire demande l’adaptation d’un ouvrage, donc, on répond à un besoin individuel spécifique. Par exemple demander une adaptation en caractères 1 8 points. Ou une adaptation numérique au format DAISY. C’est un EPUB déguisé créé en 1996 par le consortium DAISY qui rassemblait des bibliothèques numériques spécialisées. C’est un dossier zippé comme un EPUB qui présente autant de fichiers que de chapitres pour un ouvrage avec une possibilité de naviguer dans la table des matières. DAISY 1 était un enregistrement par voix humaine. DAISY 2 qui proposait du texte. Et il n’y a pas eu de DAISY 4, c’est l’EPUB 3 qui a pris le relais, et sa normalisation et son développement est maintenu par le groupe publication du WCAG.

Une personne fait une demande à un organisme adapté qui va transmettre la demande à Platon, qui transmet la demande à l’éditeur qui a 45 jours pour déposer les fichiers sources, sans contrepartie financière. Dans le contexte universitaire, les bibliothèques universitaires font partie des organismes adaptateurs. Pas tous, mais majoritairement ils ont demandé l’agrément 1 pour diffuser des adaptations. Et le milieu associatif, car en France, il n’y a pas de politique d’État concernant la gestion du handicap. C’est le milieu associatif qui prend le relais. En adaptant les ouvrages. Et en les proposant via des bibliothèques comme la bibliothèque numérique Eole de l’association Valentin Haüy.

Je vais juste compléter en disant que la loi Davsi a été complétée par la loi LCAP en 2016 qui a inclus les lecteurs dyslexiques et la plateforme Platon existe depuis 2010. Concernant les formats DAISY, les organismes adaptateurs s’appuient sur la structuration DT book des éditeurs privés pour transformer les fichiers xml DTbook en format DAISY. Pour l’instant, les organismes adaptateurs n’ont pas les compétences pour traiter le xml Tei produit par Metopes concernant les ouvrages en sciences humaines et sociales produits par les presse universitaires publiques. C’est en cours d’étude, notamment dans le cadre de la restructuration du paysage de l’édition adaptée, suite à une étude commandée par le ministère de la Culture en 2021. Un plan de production du livre adapté est en préparation. Et un portail de l’édition adaptée et accessible devrait voir le jour. ce sera le point d’entrée unique pour les personnes en situation de handicap aux adaptations et catalogue des livres numériques nativement accessibles.

Ce portail est porté par l’institut national des jeunes aveugles.

Les évolutions de l’édition accessible

Où placer le curseur côté édition nativement accessible, côté édition scientifique. Jusqu’où va-t-on rendre nos livres et revues numériques accessibles ?

L’évolution du cadre juridique, les évolutions technologiques. L’outillage de la chaîne Metope en termes de fonctionnalité et d’accessibilité. Elle permet de produire des tableaux simples accessibles. Elle gère pour une partie de l’ouvrage le multilinguisme. Si on tague correctement l’attribut langue d’un contenu, la voix de synthèse du lecteur d’écran va basculer automatiquement sur la voix adéquate. Si on utilise une plage braille numérique dynamique, elle va basculer sur la table de la langue. Metope permet de baliser les citations en anglais. Ce qu’elle ne fait pas encore, c’est, on pourrait le faire, mais manuellement. Donc les équipes éditoriales n’ont pas les forces pour taguer manuellement, par exemple les titres dans une bibliographie, d’ouvrages ou de revues en langue étrangère. Et tous les termes en langue étrangère isolés dans un ouvrage. Et metopes permet de produire les méta données d’accessibilité. La convergence du cadre juridique des évolutions permettent de publier nativement accessible, ce qui est obligatoire depuis le 28 juin 2025. Et à l’horizon 2030, il faudra que le fonds numérique, c’est-à-dire tout ce qui sera disponible en ligne à cette date, soit mis en accessibilité. Et nos partenaires open édition ont également entamé la mise en accessibilité de leur plateforme, la déclaration d’accessibilité est publiée. Un audit de la plateforme open book pour les ouvrages a été réalisé. Maintenant, il faut rentrer les corrections. Et continuer à déployer sur les plateformes suivantes.

Donc le problème pour les éditeurs en termes de production d’ouvrage et de revues, c’est qu’au-delà des contraintes techniques qui sont en train d’être solutionnées, c’est de sensibiliser, former les auteurs, les équipes éditoriales, et ensuite avoir les moyens en termes de personnel pour assurer cette tâche supplémentaire.

Une labellisation du livre numérique est à l’étude au niveau européen. Mais elle ne concernera probablement pas le livre numérique scientifique. Donc, il faudra que les éditeurs scientifiques publics travaillent ensemble dans le cadre des groupes de travail accessibilité du réseau et de l’alliance des presses universitaires françaises, l’élaboration d’un seuil d’accessibilité minimal, d’un socle commun qui devra s’articuler ensuite avec la chaîne de l’édition adaptée. Il faudra notamment bien décrire, avec les méta données d’accessibilité, ce socle d’accessibilité de façon à ce que les acteurs de la chaîne de l’édition adaptée ne refassent pas le travail, pour répondre à un besoin spécifique qui demandera des adaptations supplémentaires.

La mise en accessibilité du fonds numérique est un défi, car le volume est tel que les structures ne vont pas pouvoir, notamment concernant les alternatives textuelles aux images, mettre en accessibilité  le fonds. Donc, la question se pose d’utiliser l’intelligence artificielle pour générer ou non les textes alternatifs aux images. Là aussi on va être confronté à des problèmes d’économie numérique.

Autre défi, l’acculturation et la formation des acteurs de l’écosystème du livre scientifique, les auteurs, les équipes éditoriales, les partenaires, les bibliothécaires qui vont opérer la médiation autour des ressources électroniques accessibles.

L’éditeur essaie de s’appuyer sur son institution. Aujourd’hui, dans de plus en plus d’établissements d’enseignement supérieur, l’accessibilité est devenu un sujet. Un référentiel accessibilité numérique est nommé pour coordonner les structures et mettre en œuvre. la stratégie d’accessibilité numérique de l’établissement, via la rédaction du Span, schéma pluriannuel d’accessibilité numérique. Et par exemple à Ens éditions, la politique éditoriale accessible s’inscrit dans la stratégie d’accessibilité numérique de l’établissement. Dans les plans d’action du Span institutionnel il y a une partie qui concerne Ens éditions et ses actions en matière de publications accessibles. Ces référents accessibilité numérique se sont fédérés en association l’an dernier. L’association professionnelle des référents accessibilité numérique de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les profils sont très divers. Vous avez des référents accessibilités numériques qui viennent de l’édition. Je suis référente également, et je participe au collectif. Vous avez des professionnels de l’édition, des professionnels de la communication, des professionnels côté DSI. Des professionnels côté bibliothèque également. Ces profils divers se sont retrouvés dans le premier diplôme universitaire de référent accessibilité numérique dans la première promo.2023, 2024. Ce diplôme a été monté par l’université de La Réunion et de Bordeaux. Il a été reconduit cette année. Une deuxième promotion va sortir avant cet été. Et l’association permet de fédérer ces professionnels de façon à ce qu’on puisse mutualiser les ressources en termes de veille juridique, technologique, de développement. Mutualiser les formations. Une journée va être organisée le 2 juillet à Paris au CNAM. Et de façon également à ce qu’il y ait un interlocuteur entre nos tutelles et nos établissements. En conclusion, l’édition scientifique numérique inclusive permet d’offrir un contenu unique, en même temps à tous, de façon à ce qu’un contenu unique puisse bénéficier à différents utilisateurs avec des expériences spécifiques. C’est une responsabilité sociétale collective, l’approche inclusive par l’écosystème du livre numérique scientifique inclusif permet d’offrir un ouvrage dont la souplesse permet la restitution des fonctionnalités d’accessibilité à tout lecteur. On n’est plus obligé de produire un livre pour une personne malvoyante qui a besoin de gros caractères, d’en produire un autre en braille. Le format EPUB 3 est recomposable. Chacun en fonction de ses besoins, grâce à l’application de lecture, aux options d’accessibilité du navigateur web  va pouvoir paramétrer le livre en fonction de ses besoins, la taille des caractères, justifier le texte, gérer pour les dyslexiques l’interlignages, l’espacement entre les mots. Gérer le contraste pour les malvoyants entre le texte et le fond. Donc, on rejoint la notion d’économie.

Je vous remercie.


Questions

  • Marta Severo – J’ai une question pour chaque intervenant. Pour le premier. Pour votre enquête, c’est très intéressant. Je pense que c’est un choix, mais je veux quand même poser la question. Vous n’avez jamais parlé de l’esthétique? Est-ce que c’est un point qui est ressorti comme l’éco conception (…). Et pour Valérie, vous avez parlé du DU, est-ce qu’à votre connaissance, c’est la seule formation où il y a quelque chose qui se monte? Ou quelque chose est en train de se développer? 
  • Bénédicte Toullec – L’esthétique on n’en a pas parlé, ce n’est pas ressorti tant que ça. C’était plus quelque chose que nous on projetait en tant que chercheur. On se dit que forcément les sites éco conçus, moi à titre personnel j’aime beaucoup l’esthétique minimaliste, mais on se disait que tout le monde allait parler de site plus austère, sans images. Et il se trouve que ce n’est pas tant apparu sous cette forme. Mais plus sous la forme d’une inquiétude à pouvoir utiliser des images notamment pour les élus pour faire de la figuration, incarner des choses, montrer qu’on a… Faire de la communication institutionnelle. L’esthétique est très présent au niveau des designers qui pourraient parler des heures entières sur l’utilisation d’une couleur plutôt qu’une autre. Mais pour les institutions, c’est très peu ressorti. Ce qui est plus ressorti, c’est la sobriété en termes de poids de fichier.
  • Valérie Mansard –- Concernant le diplôme universitaire de référent accessibilité numérique, ce poste de référent accessibilité numérique, c’est un chef d’orchestre, ce n’est pas un développeur web qui code accessible, ce n’est pas un communicant qui produit accessible et qui communique accessible. Donc, à ma connaissance, en France, c’est la seule formation qui existe. Après, selon les métiers, dans les formations initiales, que ce soit pour les développeurs web, les éditeurs, les masters en édition, les communicants, l’accessibilité n’est quasiment jamais présente dans les maquettes. Ça commence un peu dans les masters édition, la sensibilisation. Quelques heures. Mais actuellement, ça n’existe pas dans les formations initiales. Et le DU, ça concerne le rôle de chef d’orchestre du référent accessibilité numérique. C’est de la coordination, de la structuration de la politique accessibilité numérique, pas forcément quelqu’un qui va réaliser lui-même. Il va piloter les audits, le plan de formation de l’organisme, assurer le suivi des actions etc. Et je ne connais que ce DU.