Enjeux socio-écologiques des Industries Culturelles et Créatives des arts numériques. Enquête par questionnaire et entretiens (volet 2)

Le deuxième volet de l’enquête RENUM vise à approfondir l’analyse des pratiques et des discours socio-écologiques du numérique au sein des structures culturelles et créatives travaillant dans le domaine des arts numériques. Il complète l’ethnographie du Web réalisée dans le premier volet par un questionnaire adressé aux 128 structures du corpus, auquel 27 structures ont répondu, et par 14 entretiens semi-directifs. L’objectif est de comprendre comment ces structures se positionnent vis-à-vis des référentiels du numérique responsable, mais également d’identifier les approches socio-écologiques alternatives qu’elles développent dans leur fonctionnement et leurs pratiques artistiques.

L’enquête met en évidence un décalage entre formalisation institutionnelle et pratiques effectives. Seules trois structures déclarent avoir entamé une procédure de labellisation Numérique Responsable et une seule l’a déjà obtenue. De même, seules 15 % disposent d’une stratégie RSO déjà formalisée, même si 48 % déclarent être en train d’en développer une. La sollicitation d’experts témoigne également de cette dynamique progressive : 26 % des structures font appel à une expertise RSO externe et 15 % disposent d’une expertise en interne.

Cette faible formalisation ne signifie cependant pas une absence d’engagement. 26 structures sur 27 déclarent au moins une pratique socio-écologique du numérique. Les plus fréquentes concernent la matérialité des équipements et les usages : maintenance, reconditionnement ou recyclage du matériel informatique (62 %), recours aux outils de collaboration à distance pour limiter les déplacements (54 %), mutualisation des équipements (42 %), suivi de la consommation énergétique et du renouvellement des équipements (38 %) ou formations aux usages numériques responsables (38 %). La responsabilité apparaît ainsi largement comme une pratique en construction, qui s’ancre principalement dans des activités informelles à a coûts limités. 56 % des structures organisent des actions internes de sensibilisation de manière informelle, contre 19 % de manière structurée. La mesure des impacts reste elle aussi peu systématique : seules 15 % des structures déclarent mesurer régulièrement l’impact environnemental et social de leurs activités.

Les entretiens montrent que ces pratiques sont étroitement liées à l’organisation et aux ressources des structures. L’échantillon est majoritairement composé de petites structures de moins de 10 salariés (63 %). Dans celles-ci, les fonctions de direction, de création et parfois de recherche tendent à se superposer. Les trajectoires personnelles des dirigeants jouent alors un rôle important dans la définition des engagements de la structure, et celle-ci peut devenir un véritable terrain d’expérimentation. Cette souplesse organisationnelle se confronte cependant au manque de ressources économiques, humaines et techniques. Celui-ci produit des effets paradoxaux. D’un côté, les contraintes économiques favorisent la récupération, la maintenance, le bricolage et la mutualisation des équipements, qui rejoignent les objectifs environnementaux du numérique responsable. De l’autre, elles peuvent contraindre les structures à acheter du matériel auprès de grandes plateformes commerciales, à conserver des outils propriétaires ou à continuer d’utiliser des médias sociaux mainstream. La dépendance aux réseaux sociaux et aux outils des GAFAM constitue à ce titre une tension particulièrement importante. Même lorsque les structures en critiquent le modèle économique, environnemental ou politique, elles considèrent souvent ces dispositifs comme indispensables pour diffuser leur programmation, trouver des artistes, toucher les publics ou travailler avec leurs partenaires. La transition vers des outils alternatifs est freinée par les coûts, le manque d’accompagnement et les problèmes d’interopérabilité.

L’enquête confirme parallèlement l’importance de pratiques qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans les référentiels institutionnels. Parmi les 24 structures ayant répondu à la question consacrée aux approches qui leur sont propres, 54 % revendiquent une approche DIY ou écocitoyenne, 38 % une approche pédagogique et 33 % une approche territoriale. Des approches féministes, décoloniales, queer, crip ou anti-racistes sont également présentes.

Les entretiens mettent notamment en évidence un ensemble de pratiques que le rapport propose de regrouper autour du « numérique libre ». Elles associent logiciels libres, open source, bricolage, récupération, auto-hébergement, mutualisation et volonté de sortir de la dépendance aux grandes plateformes. Ces pratiques rejoignent parfois les recommandations environnementales institutionnelles, notamment concernant la durée de vie des équipements, tout en reposant sur une conception différente de la responsabilité, plus collective, horizontale et critique des rapports de pouvoir structurant l’industrie numérique.

Les enjeux socio-écologiques ne concernent pas seulement le fonctionnement interne des structures. 78 % des répondants déclarent avoir participé à la conception d’un ou plusieurs projets autour des enjeux sociaux et écologiques du numérique. Ces projets prennent principalement la forme de conférences et tables rondes (44 %), d’œuvres ou spectacles thématiques (41 %), d’expositions (41 %), de workshops ou installations participatives (41 %) et de festivals (37 %). Les entretiens montrent que la création artistique peut aller plus loin en proposant de nouvelles prises sur la matérialité et les usages du numérique. Le bricolage, le permacomputing, le ralentissement, l’utilisation de matériaux récupérés, les interfaces volontairement difficiles ou la remise en cause des normes ergonomiques industrielles contribuent à produire une esthétique alternative du numérique. L’œuvre devient alors un espace permettant de rendre perceptibles les infrastructures et les impacts habituellement invisibilisés, mais également d’interroger les normes d’efficacité, de vitesse et de fluidité portées par l’industrie numérique.

Enfin, l’enquête montre que l’engagement socio-écologique est fortement collectif et relationnel. Sur les 27 répondants, 44 % déclarent collaborer avec des associations autour de ces enjeux, 37 % avec d’autres structures culturelles ou artistiques, 22 % avec des établissements publics et 22 % avec des entreprises privées. Des acteurs intermédiaires et des réseaux locaux jouent un rôle important dans la circulation des connaissances, des outils et des pratiques. Ces réseaux sont néanmoins ambivalents. Les grandes structures, les financeurs et les dispositifs d’accompagnement contribuent à diffuser les catégories et référentiels du numérique responsable auprès des petites structures. Les appels à projets jouent également un rôle dans cette normalisation. 37 % des répondants déclarent avoir participé à un appel comportant des références explicites à la RSO ou à d’autres approches socio-écologiques. Mais les petites structures ne se contentent pas d’adopter ces catégories, elles peuvent les réinterpréter, les détourner et les intégrer à leurs propres pratiques de recherche-création.

Ce deuxième volet confirme ainsi que la responsabilisation du numérique dans les arts numériques ne se réduit ni à l’application de normes environnementales ni à l’adoption de labels. Elle se construit à l’intersection des contraintes économiques, des pratiques artistiques, des engagements politiques, des choix techniques et des réseaux de coopération. Par ailleurs, ces résultats confirment l’importance de favoriser les collaborations et les échanges de pratiques entre structures de tailles différentes, comme il a été noté pour le premier volet. Les petites structures peuvent apporter des formes d’expérimentation, des savoir-faire et des approches critiques développés au plus près des usages, tandis que les structures plus grandes disposent davantage des ressources nécessaires pour accompagner, structurer et diffuser ces pratiques à une échelle plus large.

Le deuxième volet de l’enquête sur pratiques socio-écologiques du numérique dans les Industries Culturelles et Créatives autour des arts numériques vise à compléter l’ethnographie du Web réalisée dans le premier volet par une enquête par questionnaire et une série d’entretiens semi-directifs.

Le questionnaire a été adressé aux 128 structures du corpus et porte sur leurs caractéristiques, leur organisation interne, leurs pratiques autour du Numérique Responsable et de la labellisation, leurs approches sociales et écologiques du numérique en interne et dans leurs projets, ainsi que sur l’évaluation et la communication de leurs engagements. La diffusion du questionnaire était accompagnée d’une proposition d’entretien, qui a permis de réaliser 14 entretiens semi-directifs. Le guide d’entretien s’appuyait sur les entrées du questionnaire et sur les résultats de l’ethnographie du Web, afin d’approfondir les modalités et les conditions de l’engagement socio-écologique des structures, leurs pratiques numériques en interne, leurs formes de communication et les liens entre ces engagements et leurs pratiques artistiques. Les entretiens ont également permis aux enquêtés de développer librement les thématiques abordées dans le questionnaire et de revenir sur des pratiques, des trajectoires et des situations particulières.

Au-delà de la mise en regard des différentes sources de données, ce deuxième volet s’intéresse ainsi aux conditions dans lesquelles se construisent les engagements socio-écologiques des structures, aux relations entre les référentiels institutionnels du numérique responsable et les approches alternatives qu’elles développent, ainsi qu’aux liens entre organisation interne, pratiques artistiques et réseaux de coopération. Il permet de préciser la diversité des formes de responsabilisation du numérique dans les arts numériques et les tensions qui traversent leur mise en œuvre.