Enjeux socio-écologiques des Industries Culturelles et Créatives des arts numériques. Analyse ethnographique du Web (volet 1)

Cette étude s’intéresse aux structures culturelles et créatives travaillant dans le champ des arts numériques. Elle cherche à comprendre comment ces structures se positionnent vis-à-vis des enjeux socio-écologiques du numérique, comment ces positionnements se traduisent dans leurs pratiques et leur organisation, et dans quelle mesure ils dialoguent avec les référentiels existants, notamment la loi REEN, les démarches de Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO) et le référentiel Numérique Responsable (NR). L’enquête adopte ainsi une conception élargie de la responsabilité numérique, qui ne se limite pas à ses impacts environnementaux mais prend également en compte les rapports sociaux, politiques et territoriaux qui traversent la matérialité, les usages et les infrastructures du numérique.

L’étude repose sur une enquête empirique menée sur les sites web de 128 structures des arts numériques, identifiées à partir d’une triangulation entre réseaux spécialisés, presse artistique et presse régionale, incluant une veille consacrée aux territoires ultramarins. La méthodologie est netnographique : elle prend en compte non seulement les discours produits en ligne, mais également les pratiques observables, l’organisation des contenus et, lorsque cela est possible, les choix techniques visibles dans les dispositifs numériques des structures. Sept champs d’analyse ont été retenus : les approches environnementales ; territoriales ; DIY ; féministes et queer ; handicap et accessibilité ; cyber-violences et surveillance ; enjeux anti-racistes et décoloniaux.

L’enquête montre tout d’abord que les structures étudiées développent une grande diversité d’engagements socio-écologiques du numérique, mais que ces engagements se formalisent rarement à travers les cadres réglementaires existants. Sur les 128 structures, 33 mentionnent une forme explicite de formalisation de leurs pratiques. Le label Numérique Responsable reste très peu mobilisé, tandis que les démarches RSO et d’autres formes de formalisation (chartes, consortiums, programmes, certifications ou réseaux) sont davantage présentes. La taille constitue ici un facteur important : les structures plus grandes s’inscrivent plus fréquemment dans des logiques de mesure, de planification, de recrutement dédié et de mise en réseau, tandis que les petites structures mobilisent davantage des approches critiques, expérimentales et liées à leur programmation artistique. Les démarches RSO apparaissent ainsi comme un espace intermédiaire important, permettant d’intégrer progressivement les enjeux du numérique à des politiques socio-écologiques plus larges. Dans certains cas, les structures ne se contentent d’ailleurs pas d’appliquer les référentiels : elles participent à leur diffusion, à leur mise en débat et parfois à leur évolution.

La comparaison des approches environnementales permet ainsi de distinguer deux pôles de responsabilité numérique plutôt qu’un simple passage de l’irresponsabilité à la responsabilité. D’un côté se trouvent des formes situées, critiques et créatives, particulièrement visibles dans les petites structures et, au sein de celles-ci, dans certaines nano-structures. La faible division du travail et la proximité entre artistes, responsables et activités de création favorisent alors une porosité entre organisation et recherche-création : les pratiques numériques internes peuvent devenir elles-mêmes des terrains d’expérimentation. De l’autre côté se trouvent des formes plus formalisées, spécialisées et institutionnalisées, caractéristiques des structures disposant de ressources organisationnelles plus importantes. À mesure que les structures grandissent, leurs engagements tendent à s’inscrire dans des recrutements dédiés, des plans d’action, des démarches RSO, des réseaux structurés ou, parfois, des démarches de labellisation NR. Entre ces deux pôles se situent plusieurs formes hybrides, notamment parmi les mini-structures et les structures moyennes.

L’enquête s’est ensuite concentrée sur les autres dimensions de la responsabilité numérique, en analysant la manière dont les structures appréhendent les rapports sociaux et politiques qui traversent le numérique. Ces approches alternatives sont distribuées de manière très inégale : les approches territoriales sont les plus fréquentes, suivies du DIY, des approches féministes et queer, du handicap et de l’accessibilité, des cyber-violences et de la surveillance, tandis que les approches anti-racistes et décoloniales demeurent beaucoup plus rares. De manière générale, les structures font encore rarement le lien de façon explicite entre enjeux sociaux et enjeux environnementaux du numérique. Pourtant, l’enquête montre que certains engagements sociaux peuvent produire des effets environnementaux indirects : l’ancrage territorial favorise les collaborations de proximité, tandis que le DIY, le logiciel libre et certaines formes de réappropriation technique peuvent contribuer à prolonger la durée de vie des équipements, à réduire la dépendance aux grandes plateformes et à interroger les logiques industrielles du numérique.

Les approches territoriales et DIY sont particulièrement structurantes. Elles révèlent une grande diversité de pratiques, allant de l’éducation aux médias et des ateliers créatifs à la réparation, au réemploi, au détournement des objets numériques ou à la création d’alternatives techniques. Elles montrent aussi différentes manières de « faire » avec les systèmes industriels du numérique : faire sans, faire avec, refaire ou faire autrement. Les petites structures peuvent aller jusqu’à interroger leurs propres usages et leur organisation interne, tandis que les structures moyennes et grandes intègrent plus souvent ces pratiques à des dispositifs de médiation, de formation, de participation citoyenne ou à des réseaux territoriaux plus formalisés. Les approches liées au genre, au handicap et à la surveillance font apparaître des écarts plus marqués entre petites et grandes structures. Les structures moyennes et grandes tendent à inscrire ces enjeux dans des cadres techniques, juridiques et organisationnels : politiques de parité, démarches RSO, audits d’accessibilité, référentiel RGAA, recommandations ou dispositifs de conformité. À l’inverse, les petites structures développent plus souvent des approches expérimentales, artistiques ou critiques de ces cadres. Dans les approches féministes et queer, elles travaillent notamment sur les représentations, les normes de genre et les imaginaires incorporés dans les technologies ; dans le champ du handicap, certaines privilégient la participation des personnes concernées ou une approche critique des normes validistes. L’étude ne fait donc pas apparaître une progression linéaire des engagements alternatifs avec la taille des structures, ce qui évolue est surtout leur forme et leur degré d’institutionnalisation.

L’analyse montre par ailleurs que plusieurs approches socio-écologiques du numérique se co-construisent. Les pratiques DIY sont fréquemment articulées aux enjeux territoriaux, tandis que les réflexions féministes et queer se combine avec les questions de surveillance. Le logiciel libre constitue à cet égard un cadre transversal particulièrement important. Il permet d’articuler des enjeux environnementaux, des pratiques d’autonomie technique, une critique des GAFAM et une réflexion plus large sur les rapports de pouvoir inscrits dans les dispositifs numériques.

L’enquête met en évidence plusieurs angles morts dans les formes actuelles de responsabilité. Les rapports entre écologie et colonialité restent très peu présents, malgré les liens manifestes entre extraction des ressources nécessaires aux technologies numériques et dynamiques néocoloniales. Des limites apparaissent également dans certaines conceptions de l’accessibilité, souvent réduites à des dispositifs techniques de conformité plutôt qu’envisagées comme des pratiques de participation et de co-conception. Ces angles morts révèlent parfois un décalage entre les engagements portés par les artistes numériques et ceux des structures qui les accueillent.

À partir de ces résultats, le rapport invite à reconnaître la complémentarité entre ces différents modes d’engagement. Les petites structures peuvent constituer des espaces d’expérimentation critique, tandis que les structures plus importantes disposent des ressources permettant de stabiliser et diffuser ces pratiques. L’étude souligne ainsi la nécessité de favoriser la communication et la mutualisation entre structures, de mieux faire connaître leurs pratiques aux acteurs institutionnels et de construire des collaborations en fonction de leur taille et de leurs compétences respectives.